(Agence Ecofin) - La Banque mondiale recommande aux pays d’Afrique subsaharienne d’investir 34 milliards de dollars entre 2025 et 2034 pour renforcer leurs politiques de nutrition. Derrière cette estimation, qui représente plus du quart des besoins mondiaux identifiés, se dessine une problématique centrale : pourquoi cet effort est-il aujourd’hui considéré comme indispensable, et que dit-il des transformations nécessaires dans les approches de la lutte contre la malnutrition sur le continent ?
Dans son dernier rapport Cadre d’investissement pour la nutrition, la Banque mondiale détaille la manière dont les pays d’Afrique subsaharienne pourraient mobiliser et utiliser les 34 milliards de dollars recommandés sur la période 2025–2034. L’approche repose sur une combinaison d’interventions nutritionnelles spécifiques, ciblées principalement sur les femmes enceintes, les nourrissons et les jeunes enfants, et de réformes systémiques visant à transformer les environnements alimentaires.
Des interventions ciblées et un changement de système
Parmi les actions à financer, l’organisation cite la supplémentation en fer et en acide folique pendant la grossesse, la distribution de vitamine A et de zinc aux jeunes enfants, l’allaitement maternel exclusif, ou encore la lutte contre la malnutrition aiguë à travers des aliments thérapeutiques prêts à l’emploi. Ces mesures sont présentées comme éprouvées, à fort impact et à coût modéré.
L’approche repose sur une combinaison d’interventions nutritionnelles spécifiques, ciblées principalement sur les femmes enceintes, les nourrissons et les jeunes enfants.
Mais le rapport insiste aussi sur la nécessité de créer des conditions politiques et sociales favorables. Il estime que les gouvernements devraient par exemple bâtir des cadres politiques nationaux de la nutrition qui constitueront la base des stratégies, programmes et interventions nutritionnels. S’y ajoutent des cadres législatifs et réglementaires visant à influencer la consommation alimentaire ainsi que des mesures économiques et fiscales qui s’appuient sur les mécanismes du marché pour encourager des choix alimentaires plus sains. Parmi les outils préconisés dans cette dernière catégorie de politiques figurent l’instauration de taxes sur produits alimentaires néfastes pour la santé (comme les boissons sucrées), les étiquetages nutritionnels clairs ainsi que des régulations sur la publicité.
Parmi les outils préconisés dans cette dernière catégorie de politiques figurent l’instauration de taxes sur produits alimentaires néfastes pour la santé (comme les boissons sucrées), les étiquetages nutritionnels clairs ainsi que des régulations sur la publicité.
Selon la Banque mondiale, cet effort financier doit permettre aux pays de sortir d’une approche fragmentée, souvent limitée à la réponse humanitaire, pour construire des systèmes nutritionnels intégrés, capables d’agir à la fois sur l’offre, la demande et les comportements.
Investir maintenant pour éviter une crise durable
L’appel à investir 34 milliards de dollars repose sur plusieurs constats. D’abord, parce que la malnutrition progresse malgré les initiatives existantes. Entre 2010 et 2023, le nombre de personnes sous-alimentées en ASS est passé de 154,6 millions à 277,7 millions de personnes d’après les données de la FAO.
Une situation qui a contribué à faire de l’Afrique le continent qui présente le plus fort pourcentage de population touchée par la faim, soit 20,4 % contre 8,1 % en Asie, 6,2 % en Amérique latine et dans les Caraïbes et 7,3 % en Océanie. Au-delà de ce chiffre d’ensemble, une analyse plus détaillée indique que dans la région, plusieurs indicateurs relatifs à la nutrition sont au rouge.
En effet, selon la FAO, alors qu’en 2022, 31,3 % des enfants de moins de 5 ans en ASS souffraient d’un retard de croissance, la zone affichait une prévalente de l’anémie maternelle de 40,7 % et un taux d’insuffisance pondérale à la naissance (poids à la naissance inférieur à 2,5 kg) de 13,9 %.
Selon la Banque mondiale, les approches actuelles, souvent focalisées sur les urgences ou limitées à certaines cibles, ne suffisent plus à inverser les tendances. La malnutrition est désormais reconnue comme un phénomène multisectoriel, lié à la pauvreté, à l’insécurité alimentaire, à l’environnement social, mais aussi aux comportements alimentaires et aux politiques économiques.
Chaque dollar investi générerait, selon les estimations, quatre à cinq dollars de bénéfices économiques annuels, grâce à une baisse des dépenses de santé, une amélioration de la productivité, et une réduction des pertes en capital humain.
Par ailleurs, l’institution met en évidence le coût de l’inaction. Sans investissement majeur dans la nutrition, les projections estiment que 24 millions d’enfants supplémentaires pourraient souffrir de retard de croissance en Afrique subsaharienne à l’horizon 2050 dans la région. A contrario, les interventions proposées sont jugées rentables. Chaque dollar investi générerait, selon les estimations, quatre à cinq dollars de bénéfices économiques annuels, grâce à une baisse des dépenses de santé, une amélioration de la productivité, et une réduction des pertes en capital humain.
Transformer l’enjeu nutritionnel en levier de développement
Si l’enjeu nutritionnel reste critique en Afrique subsaharienne, les outils de réponse sont identifiés et éprouvés. Le cadre proposé par la Banque mondiale suggère qu’un effort coordonné, fondé sur des interventions ciblées et des réformes structurelles, pourrait produire des résultats tangibles dès la prochaine décennie.
À l’échelle mondiale, les projections avancent que la mise en œuvre des investissements recommandés permettrait d’éviter 27 millions de cas de retard de croissance chez les enfants, 47 millions de cas de malnutrition aiguë, 144 millions de cas d’anémie maternelle, et de garantir à 85 millions d’enfants supplémentaires un allaitement exclusif pendant les six premiers mois.
Pour l’Afrique subsaharienne, l’enjeu est de traduire ces recommandations globales en politiques adaptées aux réalités locales, et de mobiliser les financements publics et privés nécessaires pour les déployer. Il ne s’agit plus seulement d’améliorer les indicateurs sanitaires, mais d’ancrer la nutrition dans une logique de développement humain, de performance économique et de stabilité sociale.
Espoir Olodo
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