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Radiatou Ouro-Gbele : « Je suis convaincue que l’excellence n’a pas de genre »

  • Date de création: 05 décembre 2024 12:55

(Agence Ecofin) - En pleine révolution numérique, la cybersécurité s’impose comme un enjeu stratégique pour le développement de l’Afrique. Radiatou Ouro-Gbele, experte togolaise et CEO d'OG IT CONSULTING, accompagne des secteurs clés tout en militant pour la formation des jeunes et des femmes. Lors des Assises de la Transformation Digitale en Afrique, elle a partagé avec l’Agence Ecofin sa vision pour renforcer la résilience numérique du continent.

Agence Ecofin : Selon vous, comment la cybersécurité est-elle perçue en Afrique par rapport au reste du monde ?

Radiatou Ouro-Gbele : Lorsque je suis revenue en Afrique, j’ai constaté que la cybersécurité commençait à émerger comme un sujet important, mais beaucoup de leaders n’en étaient pas encore conscients. Il fallait d’abord sensibiliser et communiquer avant de se concentrer sur la technicité. C’est pourquoi OG IT Paris investit massivement dans OG IT Afrique, car nous croyons en ce continent. Il ne s’agit pas de "sauver" l’Afrique, comme certains peuvent le penser, mais de bâtir des ponts entre savoir-faire locaux et compétences de la diaspora pour avancer ensemble. 

Ma vision est claire : construire une Silicon Valley de la cybersécurité en Afrique. Aujourd’hui, ce sont souvent des Noirs et des Arabes qui sécurisent les systèmes des grandes entreprises à l’étranger. Il est temps que l’Afrique reprenne sa souveraineté numérique. On ne peut parler de souveraineté quand des États étrangers gèrent nos données. Les jeunes Africains doivent revenir, s’impliquer et protéger nos systèmes. Une fois cela accompli, l’Afrique pourra non seulement garantir sa sécurité numérique, mais aussi jouer un rôle de leader mondial, car elle est, après tout, le berceau de l’humanité.

AE : Comment la diaspora africaine formée à l’étranger peut-elle aider le continent dans le domaine du numérique ?

ROG : La diversité est une véritable force, et les Américains l'ont bien compris. Plus les perspectives sont variées, plus les approches pour résoudre les problèmes, notamment en cybersécurité, sont riches et efficaces, car les risques sont multiples et les façons de penser diffèrent d’un pays à l’autre. 

L’Afrique peut tirer parti de cette diversité grâce à sa diaspora, dispersée à travers le monde, qui peut rapporter sur le continent le meilleur des pratiques internationales. Cependant, il est essentiel d’adapter ces solutions aux réalités africaines plutôt que de les appliquer mécaniquement. Ce qui fonctionne ailleurs ne peut pas être reproduit à l’identique ici, car nos contextes et besoins sont différents.

AE : Quelle est votre analyse de la place des femmes dans la cybersécurité aujourd’hui, et quels obstacles freinent leur représentation ?

ROG : Je suis convaincue que l’excellence n’a pas de genre. Être homme ou femme ne devrait pas définir notre progression dans un secteur. Je rejette toute forme de victimisation : seule la compétence doit primer. C’est pourquoi je plaide pour la promotion de l’excellence et des compétences, afin de dépasser les préjugés liés au genre ou à la couleur de peau. 

Dans le domaine de la cybersécurité, la représentation féminine reste faible, avec à peine 25 % de femmes dans le monde. À l’école d’ingénieurs où j’ai étudié, nous étions seulement trois femmes sur soixante étudiants. On pourrait attribuer ce déséquilibre à la technicité de ces métiers, mais je crois fermement que les femmes ont les capacités et l’intelligence nécessaires. Le véritable problème réside dans le manque d’information. C’est pourquoi, avec mes collaborateurs, nous intervenons dans les écoles pour sensibiliser les jeunes, en mettant un accent particulier sur les femmes, même si la cybersécurité concerne tout le monde. 

Les freins, selon moi, prennent racine dès le cadre familial. Des pères aimants et encourageants donnent aux jeunes filles la confiance nécessaire pour croire qu’elles peuvent tout accomplir. Ensuite viennent les politiques publiques et les incitations, qui jouent un rôle essentiel pour créer un environnement favorable à leur inclusion.

AE : Pouvez-vous nous parler de votre engagement dans le mentorat des femmes africaines en reconversion professionnelle dans la cybersécurité ?

ROG : Chaque année, j’accompagne des femmes issues de divers domaines comme l’informatique, la politique ou la santé, provenant de différents pays, qui souhaitent se reconvertir dans la cybersécurité pour sécuriser des données. Pendant neuf mois, je les écoute, les oriente face à leurs difficultés et les aide à s’épanouir dans ce nouveau domaine. Ces expériences sont riches humainement, et à la fin, le sentiment de les avoir aidées à gagner en autonomie et en confiance est indescriptible. 

Mon objectif est aussi de déconstruire les clichés autour de la cybersécurité en Afrique, où l’on associe souvent ce domaine uniquement au « hacking ». La cybersécurité est bien plus vaste, englobant la gouvernance, les politiques, la réglementation et même le droit. Trop souvent, les solutions proposées dans ce secteur sont déconnectées des réalités métiers. Il est essentiel de rappeler que notre rôle est de sécuriser les données pour permettre de meilleures prises de décisions. 

Je dis toujours à mes mentorées qu’il y a de la place pour tout le monde dans ce domaine. Une de mes plus grandes fiertés a été de voir l’une d’entre elles, sélectionnée pour un programme d’échange avec les États-Unis et le département fédéral, une réussite qui reflète l’impact de cet accompagnement.

AE : Pourquoi est-il crucial de former et de sensibiliser à la cybersécurité en Afrique ?

ROG : Parce que 95 % des failles de cybersécurité sont causées par des erreurs humaines, comme le souligne une étude d'IBM. L’humain reste le maillon faible. Vous pouvez investir des millions dans des systèmes techniques, mais si les utilisateurs ne savent pas qu’il ne faut pas partager leurs mots de passe ou laisser leur session ouverte, ces efforts seront vains. La formation et la sensibilisation sont donc essentielles pour réduire ces risques. 

La cybersécurité implique également un changement d’habitudes, et le changement est souvent perçu comme contraignant, que ce soit en Afrique ou ailleurs. Il est crucial d’adopter une approche pédagogique pour expliquer les bénéfices des nouvelles pratiques, tout en reconnaissant les efforts nécessaires pour les intégrer. Nous devons accompagner ce processus pour le rendre aussi fluide que possible.  

AE : Quelles compétences et quels investissements manquent encore au continent pour mieux répondre aux menaces actuelles ?

ROG : Pour moi, l’investissement le plus nécessaire est celui dans le capital humain. Des pays comme Singapour ou la Corée du Sud se sont développés grâce à cet investissement. Il est difficile pour nous de nourrir de grandes ambitions, mais je crois qu'il ne faut pas écraser les rêveurs, car ils ne sont pas là pour nuire à l’Afrique, mais pour nous aider. Il est crucial de soutenir ceux qui ont de grandes visions et d'investir dans les Africains, car d'ici 2050, plus de 40 à 50 % de la jeunesse mondiale sera africaine. Nous avons les ressources pour créer une Silicon Valley en Afrique, mais cela nécessitera non seulement de former les jeunes, mais aussi de leur inculquer des valeurs humaines, de l'éthique et des compétences relationnelles. C’est cela qui fera la différence.

AE : Quelles initiatives pourraient encourager davantage de jeunes filles à s’orienter vers les carrières en cybersécurité ?

ROG : Pour encourager davantage de jeunes filles à se tourner vers les carrières en cybersécurité, il est essentiel d’obtenir un financement. Actuellement, les initiatives de sensibilisation que nous menons sont financées sur les fonds propres d'OG IT Consulting, car j’ai à cœur de donner du pouvoir à la jeunesse africaine, peu importe où elle se trouve. Toutefois, il est difficile de poursuivre ces efforts sans soutien financier, surtout pour avoir un impact de grande envergure. À l'heure actuelle, nous formons peut-être quelques centaines de personnes, mais pour augmenter ce nombre et développer davantage d'experts, il est impératif de financer ces initiatives.

AE : Comment voyez-vous évoluer le secteur de la cybersécurité dans les années à venir, et quelles technologies émergentes pourraient transformer ce domaine ?

ROG : Pour moi, l'avenir de la cybersécurité réside dans la transformation de l’Afrique en la Silicon Valley de ce secteur. C’est un objectif que nous poursuivrons tant que nous serons vivants, car je suis convaincue que c’est possible. L'intelligence artificielle, un outil clé, jouera un rôle crucial, non pas pour remplacer des emplois, mais pour permettre à l’Afrique de former et d’équiper massivement sa population. Les jeunes de Lomé ou d’Abidjan n'ont plus besoin de partir à l'étranger pour se former ; avec Internet et l'IA, ils peuvent recevoir du coaching et du mentorat, et ainsi travailler dans des structures du monde entier, notamment dans la cybersécurité.

Pour ceux qui souhaitent se lancer dans ce domaine, je leur conseille de se former, de chercher des mentors — pas seulement des personnes physiques, mais aussi des modèles dans les environnements qu’ils visent. N'ayez pas peur du rejet, car même si plusieurs personnes vous repoussent, vous finirez par rencontrer celle qui vous guidera. Soyez prêts à investir du temps et des efforts, car après cela, toutes les portes s'ouvriront.

Propos recueillis par Lydie Mobio et Ingrid N’guessan

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