(Agence Ecofin) - L’annonce par Donald Trump de l’entrée en vigueur de nouveaux droits de douane pour plusieurs pays dès le début du mois d’avril et la suspension pour 90 jours de ces tarifs n’a pas laissé l’industrie mondiale de cajou indifférente. Entre craintes et incertitudes, le marché qui dépend de l’Asie pour les amandes et du continent africain pour les matières premières est dans l’expectative. Retour avec Jim Fitzpatrick, expert mondial du cajou sur les implications de ces décisions sur le marché global et sur l’industrie africaine.
Jim Fitzpatrick
Agence Ecofin : Les droits de douane américains ont suscité de nombreuses réactions dans l’industrie mondiale de l’anacarde. Comment les acteurs de marché appréhendent-ils ces décisions ?
Jim Fitzpatrick : Déjà, je dois dire que ces droits de douane ont suscité beaucoup d'inquiétudes dans l'industrie, en particulier au Vietnam où l'annonce initiale évoquait un taux de 46 %. La Côte d'Ivoire est à 21 %, et d'autres pays producteurs de noix de cajou en Afrique de l'Ouest se situent entre 10 % et 14 %. Le premier impact a été le ralentissement des activités par les acteurs qui veulent prendre le temps pour observer et évaluer le niveau d'impact et les dommages potentiels pour l'industrie. Depuis l'annonce du moratoire de 90 jours, certains acheteurs américains ont accéléré les expéditions par crainte que des droits de douane plus élevés ne deviennent permanents. Ils souhaitent donc recevoir leurs cargaisons avant que cela ne se produise.
« Le premier impact a été le ralentissement des activités par les acteurs qui veulent prendre le temps pour observer et évaluer le niveau d'impact pour l'industrie. »
Agence Ecofin : A quoi peut-on s’attendre dans les prochains mois ?
JF : Si les droits de douane étaient fixés à 10 %, cela aurait très peu d'effet sur la demande aux États-Unis alors que si cela est ramené à 46 % cela aurait un impact important sur la demande américaine. Mais je pense personnellement que des droits de douane aussi élevés ne seront pas appliqués aux denrées alimentaires, et en particulier aux noix de cajou parce que le poids du commerce alimentaire reste faible aux USA. Les importations et exportations alimentaires ne représentent qu'entre 6 et 8 % du commerce total de marchandises des États-Unis. Les principales cibles des droits de douane sont d’abord la technologie, les automobiles et d'autres produits industriels.
Il y a donc de fortes chances que les droits de douane soient maintenus à 10 % sur les produits alimentaires, ce qui impliquerait un impact beaucoup plus faible sur les différentes chaînes de valeur, y compris celle de la noix de cajou.
« Il y a de fortes chances que les droits de douane soient maintenus à 10 % sur les produits alimentaires, ce qui impliquerait un faible impact sur les différentes chaînes de valeur. »
Une autre raison pour pronostiquer un scénario de faible taxation in fine est que l'Université de Yale a estimé qu'un droit de douane de 10 % sur les prix alimentaires entraînerait une augmentation générale de 3 % des prix de l'alimentation aux États-Unis. Dans la mesure où Donald Trump s’est engagé à lutter contre la hausse des prix alimentaires, il sera difficile de laisser les prix des produits alimentaires augmenter sur le marché américain, surtout que ceux-ci ont déjà fortement progressé au cours des cinq dernières années, notamment depuis la guerre en Ukraine. Dans un tel contexte, je pense que les négociations vont se poursuivre.
Agence Ecofin : Si les acteurs dans la noix de cajou sont inquiets, c’est parce que les USA représentent un marché important sur le plan global. Que peut-on dire aujourd’hui du poids des Etats-Unis dans le commerce de ce fruit à coque ?
JF : Il faut savoir que les États-Unis achètent environ 19 % des amandes de cajou produites dans le monde. Il s'agit de fait d’un marché très important, mais cette place est aujourd'hui beaucoup moins cruciale qu'elle ne l’était il y a 10 ans. Une forte croissance du marché de la noix de cajou a été enregistrée dans des pays de l’Union européenne, en Inde et en Chine. Bien que certains de ces marchés soient encore plus petits que celui des États-Unis, ils connaissent une croissance très rapide. Même s’il ne faut pas sous-estimer l'impact des droits de douane, je pense que l’effet lié à des droits de douane américains pourrait n’être que temporaire. Cependant dans l’ensemble, je pense que nous pourrions observer une baisse des prix des noix de cajou brutes au cours du second semestre de 2025 si les droits de douane venaient effectivement à être pleinement appliqués.
Les USA sont un marché très important, mais cette place est aujourd'hui beaucoup moins cruciale qu'elle ne l’était il y a 10 ans.
AE : Quelle est l’implication générale de ces droits de douane pour les pays africains ?
JF : Les exportateurs africains sont soumis à des droits de douane bien plus faibles. D’une certaine manière, on pourrait dire que ces droits de douane sont bénéfiques pour les usines africaines, car ils les rendent plus compétitives sur le marché américain. Mais là encore, avec des droits de 10 % partout, cela ne change pas grand-chose pour les transformateurs africains.
Mais avec des droits de 46 % ou plus sur le Vietnam, cela ferait une grande différence, augmentant la compétitivité des usines africaines puisque leurs taux de droits de douane sont relativement plus faibles que ceux du Vietnam.
« Des droits de 46 % ou plus sur le Vietnam augmenteraient la compétitivité des usines africaines puisque leurs taux de droits de douane sont relativement plus faibles que ceux du Vietnam. »
Actuellement, le Vietnam fournit 90 % des amandes de cajou destinées au marché américain, et ce marché représente environ 25 % des exportations vietnamiennes. Le marché américain est donc significatif pour le Vietnam, tandis que la part des pays africains reste beaucoup plus faible. En 2024, les pays africains n'ont fourni que 6,8 % des noix de cajou importées aux États-Unis. En revanche, le marché européen est bien plus important pour les exportateurs africains, ces derniers ayant approvisionné 20 % des besoins en cajou de l’Union européenne l’an dernier par exemple.
« Le marché européen est bien plus important pour les exportateurs africains, ces derniers ayant approvisionné 20 % des besoins en cajou de l’Union européenne l’an dernier ».
AE : Le pays asiatique est le premier acteur vers lequel sont dirigées les noix africaines. Comment l’évolution de la situation du Vietnam par rapport aux USA peut toucher les acteurs africains ?
JF : En Afrique, l'effet des droits de douane se fera sentir sur le commerce des noix de cajou brutes. Les approvisionnements tournent déjà au ralenti, car les transformateurs vietnamiens sont très réticents à acheter dans cette période d'incertitude. Il est vrai que le marché connaissait déjà un certain ralentissement parce que les Vietnamiens continuaient d’acheter au Cambodge. Mais cette situation survient à un très mauvais moment, car la saison en Afrique de l'Ouest bat son plein. Les stocks risquent de s'accumuler et il devient difficile pour les gouvernements de maintenir les prix plancher annoncés au profit des producteurs. On a d'ailleurs observé une certaine baisse des prix bord-champ sur ces dernières semaines.
« Les stocks risquent de s'accumuler et il devient difficile pour les gouvernements de maintenir les prix plancher annoncés au profit des producteurs. »
C’est un problème pour les pays d’Afrique de l’Ouest, car ils ne disposent pas des infrastructures nécessaires pour stocker et gérer les noix de cajou brutes dans les pays d’origine. Dans l'ensemble, la situation est potentiellement dommageable, mais il est très probable que le secteur rebondisse fortement une fois que les choses seront clarifiées. Le véritable problème aujourd’hui, c’est l’incertitude : que va-t-il se passer, quand cela arrivera-t-il, et quelle sera l'ampleur des droits de douane ? D'un autre côté, le marché des amandes de cajou a fait preuve d'une certaine résilience.
Bien qu’ils aient légèrement baissé, les prix ont réussi à se maintenir, ce qui a permis au marché international des noix brutes de préserver, pour l’instant, un certain niveau de prix. Toutefois, je pense que les prix des noix brutes vont probablement baisser dans les semaines à venir.
« Je pense que les prix des noix brutes vont probablement baisser dans les semaines à venir. »
AE : Comment les transformateurs africains peuvent profiter de ce différentiel de compétitivité avec le Vietnam dans un contexte où les exportations d’amandes restent majoritairement non dépelliculées (amandes borma, ndlr) ?
JF : Il s’agit en effet d’un point important. Selon l'Association vietnamienne du commerce (VINACAS), le pays a importé plus de 100 000 tonnes d'amandes borma depuis l’Afrique en 2024. Cela signifie que le Vietnam est le principal client de l'Afrique pour les amandes non dépelliculées. Les transformateurs africains travaillant sur les amandes borma seront pénalisés, car ce produit issu d’une transformation incomplète des noix de cajou brutes sera désormais soumis aux droits de douane quand il quittera le Vietnam pour les USA.
Je pense que le commerce de borma va fortement souffrir cette année et qu'il serait préférable pour les transformateurs de se concentrer sur l’exportation d’amandes complètement finies. Les acteurs africains disposent d'un avantage sur le marché américain. Mais si la transformation de la noix de cajou est incomplète, cet avantage disparaît. C’est toute la difficulté actuelle : l’exportation des amandes borma, tout comme celle des noix brutes (RCN), devient problématique à long terme.
Plus globalement, je pense qu’en misant sur la transformation locale, les pays africains peuvent réellement prendre en main leur propre destin. Ce n’est pas le cas lorsqu’ils se contentent d’exporter des noix de cajou brutes. La question des tarifs douaniers le démontre bien : les problèmes du Vietnam deviennent aussi ceux de l’Afrique à cause de la dépendance à l'exportation de noix brutes et d’amandes borma.
« Les problèmes du Vietnam deviennent aussi ceux de l’Afrique à cause de la dépendance à l'exportation de noix brutes et d’amandes borma. »
En revanche, avec une transformation complète, un pays ou un transformateur a beaucoup plus de maîtrise sur son avenir.
Propos recueillis par Espoir Olodo
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