(Agence Ecofin) - La filière cacao constitue un pilier de l’économie ivoirienne représentant à elle seule plus de 40 % des recettes d’exportations du pays. Face à la volatilité des cours et aux nouvelles exigences du marché mondial, Abidjan adapte progressivement son modèle commercial pour renforcer sa compétitivité.
À quelques semaines de l’ouverture de la campagne principale 2026/2027 du cacao, la Côte d’Ivoire poursuit le déploiement de son nouveau système national de traçabilité. Dans plusieurs zones de production comme Divo, Facobly ou encore Soubré, le Conseil du Café-Cacao multiplie, depuis fin juillet, les opérations de sensibilisation auprès des producteurs, qui doivent se procurer une carte professionnelle renseignant l’identité du producteur, ses plantations et leur géolocalisation avant l’entrée en vigueur du dispositif. À partir du 1er septembre 2026, cette carte sera obligatoire pour les opérations commerciales dans le secteur.
Parallèlement, Abidjan entend accélérer la montée en gamme de sa filière en rejoignant, le 14 juillet 2026, la Cocoa Value Addition Alliance, aux côtés du Ghana, du Nigeria et du Cameroun. Officialisée par la Déclaration d’Abuja, cette coalition vise à coordonner les politiques des principaux producteurs africains, attirer davantage d’investissements dans la transformation et renforcer leur capacité à peser collectivement sur les règles du marché mondial.
Ces derniers développements répondent à un même enjeu, celui d’adapter le modèle ivoirien de commercialisation du cacao à un marché mondial où les conditions d’accès aux débouchés, la répartition de la valeur et le rapport de force entre producteurs et acheteurs évoluent.
La traçabilité pour sécuriser l’accès aux marchés
La demande mondiale de cacao ne porte plus uniquement sur les volumes et la qualité des fèves. Avec l’entrée en vigueur du règlement européen sur la déforestation (EUDR) d’ici la fin de l’année 2026, les opérateurs doivent également pouvoir démontrer l’origine du cacao et sa conformité aux nouvelles exigences environnementales. Le cacao figure parmi les matières premières couvertes par le dispositif, qui impose notamment que les produits commercialisés dans l’Union européenne (UE), principal débouché pour le cacao ivoirien, soient exempts de déforestation et accompagnés d’une déclaration de diligence raisonnée.
C’est dans ce contexte que le Conseil du Café-Cacao a officiellement lancé, le 12 juin 2026, le Système national de traçabilité (SNT), dont la mise en œuvre opérationnelle avait débuté en 2023. Pour Abidjan, l’enjeu est de disposer d’un dispositif permettant de retracer l’origine du cacao et de suivre son parcours tout au long de la chaîne de commercialisation.
Le SNT repose en effet sur trois outils clés : la carte du producteur, aboutissement du processus de recensement des producteurs de café-cacao et de leurs vergers engagés depuis 2019, le Terminal de paiement électronique (TPE) et les scellés de traçabilité. Concrètement, la carte permet d’identifier chaque planteur et de centraliser les informations relatives à son identité et à sa parcelle, tout en facilitant la traçabilité des fèves. Le TPE vise à limiter les paiements en espèces et à garantir l’application du prix officiel bord champ, tandis que les scellés permettent de suivre les lots jusqu’à leur embarquement.
En plus de contribuer à la mise en conformité de la filière avec les nouvelles exigences internationales, ce dispositif vise à renforcer la formalisation et la transparence des opérations de commercialisation.
À ce jour, le Conseil du Café-Cacao indique que plus d’un million de producteurs ont déjà été recensés, que près de 900 000 cartes ont été produites et distribuées et qu’environ trois millions d’hectares de cacaoyères ont été géolocalisés. Entre le 1er octobre 2025 et le 31 mars 2026, le régulateur indique aussi que plus de 160 000 tonnes de cacao ont par ailleurs été commercialisées avec ce dispositif.
Un front africain pour peser davantage sur le marché mondial
La Côte d’Ivoire cherche parallèlement à renforcer sa capacité de négociation avec les acheteurs internationaux. Cette stratégie s’illustre depuis 2018 avec la création de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana, qui vise à renforcer la coordination entre les deux principaux producteurs africains et à mieux défendre leurs intérêts sur le marché international.
Lors du sommet organisé à Abidjan le 16 juin 2026 par l’initiative, cette coopération a pris une nouvelle dimension avec la volonté d’associer le Cameroun et le Nigeria aux discussions. Cette dynamique s’est concrétisée le mois suivant à Abuja avec la création de la Cocoa Value Addition Alliance, qui réunit les quatre pays. Selon le secrétariat de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana, la Côte d’Ivoire et le Ghana représentent environ 60 % de la production mondiale, tandis que le Nigeria et le Cameroun en assurent près de 15 %. À eux quatre, ces pays concentrent ainsi près de 75 % de la production mondiale de cacao.
La volonté de mettre en place un calendrier africain commun de commercialisation illustre l’ambition des principaux producteurs du continent de mieux coordonner leur offre et de renforcer leur capacité collective à peser sur le marché mondial. Dans cette logique, la Côte d’Ivoire a d’ailleurs convenu d’harmoniser ses politiques de prix bord champ et ses calendriers agricoles à compter de la campagne 2026/2027 avec le Ghana. Cette stratégie vise notamment à réduire les écarts susceptibles d’alimenter la contrebande transfrontalière et à rapprocher les politiques des deux principaux producteurs africains.
Elle intervient après une campagne 2025/2026 marquée par d’importantes tensions sur le marché. La baisse des cours internationaux après les niveaux records atteints en 2024 et 2025 a compliqué l’écoulement d’une partie des récoltes dans les deux pays et contraint les autorités à prendre des mesures pour fluidifier la commercialisation.
Malgré leur poids dans la production mondiale, les pays africains restent largement concentrés sur les premiers maillons de la chaîne de valeur, où la création de valeur est plus limitée et l’exposition aux fluctuations des cours plus forte. C’est précisément sur ce terrain que le renforcement de la transformation locale devient un enjeu stratégique.
Transformer davantage pour capter plus de valeur
Premier producteur mondial de cacao, la Côte d’Ivoire exporte pour plus de 60 % de sa récolte sous forme brute. Le gouvernement cherche donc à déplacer progressivement le centre de gravité de la filière vers la transformation.
L’un des objectifs de la « Cocoa Value Addition Alliance » lancée à Abuja est aussi d’attirer davantage d’investissements dans les capacités industrielles africaines et d’accroître la valeur conservée sur le continent.
La Côte d’Ivoire dispose déjà d’importantes capacités de broyage, avec des acteurs comme la Société Africaine de Cacao (SACO), filiale du suisse Barry Callebaut, le français Cemoi, l’américain Cargill Cocoa, le singapourien Olam ou encore le complexe public-privé Transcao. Ces industriels interviennent principalement dans la première transformation, qui consiste à convertir les fèves en produits semi-finis tels que la poudre, le beurre et la pâte de cacao.
Dans son dernier rapport sur le marché ivoirien publié en janvier 2026, le département américain de l’Agriculture (USDA) estimait à 42 % la part de la production nationale de cacao transformée localement en 2025. Le gouvernement affiche en outre comme ambition de porter ce taux de transformation à 50 % d’ici la campagne 2027/2028 et vise les 100 % d’ici 2030.
En développant des activités industrielles autour du cacao, Abidjan cherche à créer davantage de valeur et d’emplois sur son territoire, tout en réduisant progressivement sa dépendance à l’exportation de fèves.
Une adaptation plus qu’un changement de modèle
Traçabilité, réorganisation de la commercialisation, industrialisation et coopération régionale ne constituent donc pas des mesures isolées. Elles répondent à plusieurs transformations qui modifient progressivement les conditions de compétitivité de la filière cacao.
À l’approche de la campagne 2026/2027, la Côte d’Ivoire cherche ainsi moins à rompre avec son modèle qu’à l’adapter à un marché mondial devenu plus exigeant sur la traçabilité, plus volatil sur les prix et davantage disputé sur la répartition de la valeur.
Stéphanas Assocle
Edité par Sèna D. B. de Sodji
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