(Agence Ecofin) - La consommation de viande en Afrique devrait connaître une forte progression au cours des prochaines décennies. Contrairement aux marchés matures comme l’Europe, le continent apparaît, aux côtés de l’Asie, comme l’un des principaux moteurs de la croissance mondiale de la demande en produits carnés.
Cela ressemble à une offensive en bonne et due forme. Le 1er juin dernier, la Fédération des exportateurs de viande des Etats-Unis (USMEF) a exhorté le Bureau du représentant américain au commerce (USTR) à utiliser l’AGOA comme un levier afin d’obtenir un meilleur accès à plusieurs destinations africaines stratégiques. Cet accord commercial arrivé à expiration en septembre dernier a été prorogé en février 2026 jusqu’à fin décembre prochain.
« Nous voyons un potentiel énorme pour les exportations de viande rouge sur le continent africain. Jusqu’ici, les avantages de l’AGOA ont surtout été suspendus pour faire avancer des causes comme les droits humains, les droits des travailleurs ou des réformes politiques. […]. En revanche, l’AGOA a rarement été utilisée pour obtenir un meilleur accès au marché pour les produits agricoles américains, alors même qu’elle avait été pensée comme un outil destiné à faciliter ce commerce bilatéral », a déploré Jim Remcheck, directeur des services d’exportation à l’USMEF.
Afrique du Sud, Nigeria, Angola, Kenya et Namibie en ligne de mire
Le point de départ de cette campagne est selon l’USMEF, la persistance de nombreuses restrictions à l’importation de viande rouge américaine dans plusieurs pays africains. D’après les détails fournis par l’Association, les autorités sud-africaines continuent d’imposer des barrières jugées non scientifiques au motif du syndrome dysgénésique et respiratoire porcin (PRRS), maladie virale très contagieuse et ce, malgré la levée de l’interdiction sur le porc américain vieille de 10 ans.
« Nous encourageons donc l’Afrique du Sud à adopter une approche fondée sur la science et l’analyse des risques, conformément à ses engagements à l’OMC », souligne le responsable.
A côté de l’Afrique du Sud, l’USMEF explique qu’en Angola, les restrictions liées aux licences d’importation bloquent certains abats de bœuf et compliquent l’entrée de produits comme les foies de bœuf et les abats de porc alors qu’en Namibie, le tableau est encore plus sombre avec toutes les importations de viande rouge américaine interdites et la fin de la délivrance des permis de transit vers d’autres pays voisins.
A l’est du continent, si le Kenya est un marché prometteur, le groupement dénonce des obstacles réglementaires, une faible lisibilité des règles d’importation et des droits de douane élevés. Enfin, au Nigeria, le marché reste fermé à toute viande rouge américaine fraîche ou congelée, à l’exception d’une gamme très limitée de produits transformés.
« S’agissant du marché nigérian, toute viande rouge américaine fraîche et non transformée est aujourd’hui interdite, c’est une mesure sans base scientifique. Nous pensons pourtant qu’il s’agit d’un marché à très fort potentiel, et là encore, nous estimons que l’AGOA pourrait nous servir de moyen de pression. Nous demandons à l’USTR d’envisager des sanctions ou la suspension des avantages de l’AGOA pour le Nigeria tant que cette interdiction ne sera pas levée », a indiqué M. Remcheck.
Un précédent douloureux
Cette nouvelle offensive n’est pas sans rappeler le précédent épisode qui avait déjà vu l’AGOA servir d’arme de négociation commerciale avec l’Afrique du Sud.
En effet, au début des années 2000, la nation arc-en-ciel avait imposé des droits antidumping sur la volaille américaine, au nom de la protection de son industrie locale, jugée menacée par des prix trop bas (dumping).
Washington contestait cette position, estimant que Pretoria cherchait surtout à protéger un secteur incapable de répondre à la demande intérieure, dans un pays devenu un grand importateur de viande.
Pendant plusieurs années, les États-Unis ont tenté d’obtenir un assouplissement des règles sans succès. L’Afrique du Sud défendait sa politique comme une mesure de survie pour une filière stratégique, représentant une part importante du PIB agricole.
Si jusqu’au début de 2014, le gouvernement sud-africain maintenait ses droits de douane sur les produits américains, le rapport de force a radicalement changé lorsque l’accès préférentiel au marché américain, accordé dans le cadre de l’AGOA, est devenu un point de pression central.
L’idée était simple : si Pretoria refusait d’ouvrir davantage son marché à la volaille américaine, ses propres avantages commerciaux aux États-Unis pourraient être remis en question d’autant plus que ledit accord devait arriver à terme en septembre 2015.
Cette stratégie s’est révélée décisive. L’AGOA, très importante pour les exportations sud-africaines de produits comme les agrumes, le vin ou les automobiles, a servi de monnaie d’échange dans un bras de fer commercial.
Sous la pression croissante des producteurs américains et de plusieurs responsables politiques dont le président Barack Obama lui-même qui a émis une menace formelle, l’Afrique du Sud a finalement ouvert son marché sur le premier trimestre 2016 à la volaille américaine en échange du maintien de ses privilèges dans le cadre de l’AGOA.
Quelles implications et marges de manœuvre pour les pays africains ?
Cette sortie de l’USMEF vient confirmer la réalité d’un marché africain des protéines animales qui croît rapidement sur le continent, porté par l’urbanisation, la hausse des revenus dans certaines zones et l’évolution des habitudes alimentaires. Au Kenya, le bœuf représente ainsi environ les deux tiers de toute la viande consommée dans le pays selon les données de l’USDA alors qu’en Afrique du Sud, il s’agit de la seconde viande consommée par tête avec 16,5 kg en 2023/2024 derrière la viande de poulet (34,79 kg). Pour les exportateurs américains, l’Afrique n’est pas seulement un terrain de négociation commerciale, c’est aussi une zone d’expansion potentielle de long terme. Selon la FAO, la consommation de viande de bœuf du Nigeria pourrait notamment atteindre 1,393 million de tonnes d’ici 2050 contre 470 000 tonnes en 2015, ce qui représenterait près de 30 % de la consommation totale de produits carnés anticipée à cet horizon.
Ceci étant dit, plusieurs observateurs estiment que les chances de voir se reproduire le scénario sud-africain restent limitées. En effet, le rapport de force avait alors reposé sur un contexte très particulier : un marché déjà fortement dépendant des importations et une filière avicole locale sous forte pression.
Or dans plusieurs pays africains ciblés, la situation est différente. En Afrique du Sud, la filière viande de bœuf est dynamique et le pays s’affiche comme un exportateur net vers les pays du Moyen-Orient tout comme en Namibie qui est devenu en 2020, le premier pays africain à exporter de la viande de bœuf vers les USA. De fait, l’entrée de viande importée sur ces marchés pourrait exercer une pression directe sur les producteurs locaux et risquerait de réduire l’incitation à investir dans les filières locales.
Du côté du Nigeria, l’accord signé en novembre 2024 entre le gouvernement fédéral et le géant brésilien JBS (numéro un mondial de la viande) pour la construction de six usines de transformation et de conditionnement d’un coût total de 2,5 milliards $ sur cinq ans, illustre cette volonté de renforcer la production locale, de créer de la valeur ajoutée et de réduire la dépendance aux importations.
Dans une telle configuration, la bataille s'annonce rude avec des pays africains qui pourraient assumer une ligne plus dure sur la protection de leurs filières d'autant plus que des incertitudes continuent de planer sur le renouvellement de l'AGOA d'ici la fin d'année.
Espoir Olodo
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