(Agence Ecofin) - 20 ans après sa création, l'Africa Food Systems Forum est devenu l’un des principaux rendez-vous dédiés à l’agriculture sur le continent. Au-delà des promesses financières, le véritable enjeu réside dans la capacité à les traduire en résultats tangibles pour les producteurs sur le terrain.
À Kigali, l’édition 2026 de l’Africa Food Systems Forum (AFSF) a pris les allures d’un moment charnière pour l’agriculture africaine. Réunissant, du 31 août au 4 septembre, plus de 5 000 participants venus de plus de 50 pays, le rendez-vous a marqué vingt ans de mobilisation autour de la transformation agricole, tout en cherchant à ouvrir un nouveau chapitre pour ce secteur, qui représente près de 25% du PIB du continent.

Son mot d’ordre : « Investir dans les systèmes agroalimentaires africains pour nourrir les nations, créer des emplois et bâtir la résilience » — résume cette évolution. A l’heure où la faim et l’accès à une alimentation saine demeurent des défis majeurs dans un contexte de changement climatique et l’urbanisation rapide, la question n’était plus uniquement de stimuler la production agricole, mais de financer les infrastructures, les entreprises, les services et les institutions qui relient le champ à l’assiette.
Le changement de vocabulaire traduit un constat formulé sans détour par Hailemariam Dessalegn, président du conseil d’administration d’AGRA : l’Afrique ne manque pas d’ambition, mais reste enfermée dans trois « pièges » — productivité insuffisante, faible captation de valeur et déficit de capacités de mise en œuvre.
Produire plus sans rémunérer correctement les agriculteurs ne suffit pas, a-t-il rappelé en substance, pas davantage qu’augmenter l’offre sans stockage, transformation, logistique, standards, débouchés et financement.
La finance mixte au cœur des grandes annonces
Fidèles au thème du Forum, les dirigeants africains, entreprises, investisseurs, organisations paysannes, chercheurs, institutions financières et partenaires au développement réunis à Kigali ont convergé sur une priorité : renforcer les mécanismes capables de diriger davantage de capitaux vers les systèmes agroalimentaires africains, en particulier vers les segments traditionnellement jugés trop risqués ou insuffisamment rentables par les financeurs classiques.
L’accent a notamment été mis sur la finance mixte (blended finance), un modèle qui associe des ressources publiques, concessionnelles ou philanthropiques à des capitaux privés et commerciaux. Son objectif est de réduire une partie des risques ou du coût du financement — au moyen, par exemple, de garanties, de subventions, d’assistance technique ou de mécanismes de partage des pertes — afin d’encourager banques, fonds d’investissement et entreprises à financer des projets agricoles et agroalimentaires qui, autrement, resteraient sans accès au crédit ou au capital.
L’annonce la plus importante est venue du Fonds international de développement agricole (FIDA) et d’Equity Group. Les deux partenaires ont lancé l’Africa Rural Climate Adaptation Finance Mechanism (ARCAFIM), un dispositif de 200 millions USD destiné au Kenya, à l’Ouganda, à la Tanzanie et au Rwanda. Le mécanisme doit fonctionner pendant douze ans, avec 180 millions USD de capital de prêt et environ 20 millions USD d’assistance technique.
Equity Group apporte 90 millions USD de son propre bilan, en parallèle du capital concessionnel, tandis que les partenaires publics et climatiques prennent une part des premières pertes et du risque intermédiaire.
L'objectif est de réduire une partie des risques ou du coût du financement au moyen de garanties, subventions, d’assistance technique ou de mécanismes de partage des pertes, afin d’encourager banques, fonds d’investissement et entreprises à financer des projets agricoles.
Le dispositif entend toucher environ 260 000 petits producteurs et 500 micros, petites et moyennes entreprises (MPME) rurales, avec un objectif d’au moins 50 % de femmes et 30 % de jeunes parmi les bénéficiaires. Il financera notamment l’irrigation et la collecte de l’eau, la résilience de l’élevage, le stockage post-récolte, les énergies renouvelables et la transformation agricole résiliente au climat. Il prévoit également quatre cycles de rotation du capital, ce qui pourrait porter le volume cumulé de prêts à environ 266 millions USD.
Dans la foulée, le FIDA a aussi signé un prêt de 10 millions USD avec AgDevCo Ventures, pour financer jusqu’à 15 jeunes entreprises agricoles en Éthiopie, au Kenya, au Rwanda, en Tanzanie et en Ouganda. Les partenaires attendent près de 128 000 petits exploitants bénéficiaires et environ 2 900 emplois à temps plein sur douze ans.
Au Rwanda, Bank of Kigali, Aceli Africa et le FIDA ont par ailleurs annoncé un programme de 21 millions USD au profit des organisations de producteurs. Le Farmers Organizations Financing Programme Rwanda (FOFP-R) doit soutenir environ 215 organisations, en financer près de 172 et atteindre plus de 35 000 petits producteurs dans des chaînes de valeur telles que le maïs, le riz, le manioc, les produits laitiers et l’horticulture.
Des priorités mieux reliées
L’AFSF 2026 a aussi donné une cohérence plus nette à l’agenda continental. Cinq piliers ont structuré les débats : finance, sécurité alimentaire et nutrition, résilience climatique, innovation numérique et emploi des jeunes, enfin commerce, marchés et chaînes de valeur.
Cette architecture reflète la stratégie et le plan d’action du Programme détaillé pour le développement de l’agriculture africaine (PDDAA/CAADP) pour 2026-2035, ainsi que la Déclaration de Kampala, qui placent l’investissement, la durabilité, les moyens d’existence inclusifs et la gouvernance au cœur de la prochaine décennie.
Le Forum a également mis la santé des sols au premier plan. Un événement consacré au programme « Soil Values » lancée en 2024 par AGRA et l'IFDC, avec l'appui du gouvernement des Pays-Bas, a plaidé pour l’extension de la cartographie numérique des sols, de la gestion intégrée de la fertilité, de nouveaux modèles de distribution et des technologies de dernier kilomètre.

Le commerce régional apparaît comme un autre axe de la séquence qui s’ouvre. En février dernier, avant le Forum, AGRA et le secrétariat de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) avaient déjà signé un protocole d’accord pour faire de l’agriculture un levier de prospérité des producteurs, de création de valeur et de sécurité alimentaire régionale.
La coopération vise notamment la réduction des barrières non tarifaires, la facilitation des échanges, la valorisation locale et la mobilisation d’investissements dans les chaînes de valeur régionales. L’AFSF de Kigali a fourni une tribune supplémentaire à cette ambition, en associant les discussions commerciales à celles sur les financements et les projets bancables.
Dans le même esprit, une table ronde consacrée au riz a permis à 6 pays (Nigeria, Sénégal, Côte d’Ivoire, Guinée, Ghana et Sierra-Léone) de lancer un véhicule d’investissement de 500 millions USD pour l’Afrique de l’Ouest (West Africa Rice Investment Facility)
Dans ce cadre, la Banque d'Investissement et de Développement de la CEDEAO (BIDC) a annoncé une contribution de 100 millions USD à cette facilité, centrée sur l’accès au financement, aux intrants, à la transformation et aux partenariats privés dans la chaîne rizicole.
Au-delà de Kigali, quelles perspectives ?
« Il y a vingt ans, cette aventure a commencé avec une conviction simple : la transformation agricole de l’Afrique avait besoin d’un espace où les dirigeants pourraient se rencontrer, où les idées pourraient être confrontées, où des partenariats pourraient se nouer et où les engagements pourraient se traduire en actions. Vingt ans plus tard, nous avons bâti bien davantage qu’un événement annuel : nous avons créé une plateforme continentale ».
A l’occasion de son discours d’ouverture, Amath Pathe Sene, directeur général de l’AFSF, a souligné l’évolution du Forum, passé d’un simple rendez-vous annuel à un espace de dialogue. Né en 2006 à Oslo sous l’impulsion du producteur norvégien d’engrais Yara, comme une Conférence sur la révolution verte, ce rendez-vous est devenu African Green Revolution Forum (AGRF), avant d’adopter en 2022 le nom d’Africa Food Systems Forum (AFSF).
A l’arrivée, dans son bilan présenté à Kigali, l’organisation revendique désormais plus de 54 000 participants cumulés, plus de 3 000 sessions organisées et plus de 200 milliards USD de besoins ou demandes d’investissement présentés par des pays et PME au fil des éditions. En 20 ans, elle indique que les revenus agricoles moyens dans ses pays d’intervention sont passés d’environ 640 à environ 1 250 USD depuis le début des années 2000, et que les rendements céréaliers ont progressé d’environ 2,3 % par an, contre 1,2 % auparavant.
Si l’impact de l’organisation a suscité, ces dernières années, des controverses récurrentes — plusieurs organisations critiquant une approche jugée trop centrée sur l’intensification, les semences améliorées et les engrais, l’organisation reconnaît elle-même que les progrès accomplis ne marquent pas la fin du chemin. « Le constat est clair : l’Afrique n’a pas encore accompli la transformation agroalimentaire dont elle a besoin », indique-t-elle.
Un tel cadre étant posé, la question est de savoir comment le continent peut véritablement amorcer la transformation de son système alimentaire sur les prochaines décennies à l’heure des urgences. Selon les chiffres rappelés par les autorités rwandaises à l’ouverture du Forum, environ 309 millions d’Africains ont souffert de la faim en 2025, tandis que 57 % de la population du continent étaient confrontés à une insécurité alimentaire modérée ou grave.

Dans le même temps, la région dispose d’une population jeune, de marchés urbains en expansion et d’importantes possibilités de création de valeur dans les filières de production, stockage, transport, transformation, distribution, restauration et services numériques.
Face à ces différents enjeux, AGRA entend pour sa part continuer à se positionner comme catalyseur en diagnostiquant les blocages, en rapprochant États, banques, entreprises, chercheurs et organisations paysannes, en testant des solutions, puis en transférer le relais à des marchés et institutions nationales capables de poursuivre l’effort.
« Cette décennie doit être celle d’un changement profond dans notre manière d’agir. Non pas parce que les efforts passés auraient été vains, mais parce qu’ils nous ont enseigné des leçons essentielles. Nous savons désormais qu’augmenter la production sans créer de valeur ne suffit pas ; que la valeur créée ne peut perdurer sans capacités solides ; que des capacités qui n’intègrent pas tous les acteurs ne sauraient être justes ; et qu’une transformation qui ne place pas les agriculteurs au centre n’en est pas réellement une », indique M. Dessalegn.
« […]. Pour les vingt prochaines années, la question n’est plus simplement de savoir si l’Afrique peut transformer ses systèmes alimentaires. Elle est désormais de savoir à quelle vitesse cette transformation peut être menée — et ce que chacun d’entre nous fera pour la rendre possible. Les vingt dernières années nous ont conduits jusqu’ici. Les vingt prochaines détermineront l’Afrique que nous laisserons à la prochaine génération », a renchéri M. Sene.
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