(Agence Ecofin) - Dans de nombreux pays, les biocarburants contribuent à réduire l’exposition aux hydrocarbures importés. Leur essor au cours des deux dernières décennies s’est accompagné de préoccupations grandissantes quant à la concurrence qu’ils exercent sur les cultures alimentaires et les terres agricoles.
L’augmentation rapide des obligations d’incorporation de biocarburants dans le monde, notamment au Brésil, aux États-Unis, en Inde et en Indonésie, pourrait faire peser une pression supplémentaire sur les systèmes alimentaires.
L’alerte émane d’un rapport publié le 21 septembre par le groupe de réflexion britannique Chatham House, avec le soutien du Forest Stewardship Council (FSC), organisme international de certification forestière.
L’étude intitulée « The problem with biofuels as a response to the Gulf energy supply shock » s’inscrit dans le contexte de la guerre entre les États-Unis et l’Iran et des restrictions affectant le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz qui concentre environ 30% des échanges mondiaux de pétrole brut et d’engrais.
A la suite de ces tensions, le prix du Brent est passé de 72 $ le baril à la veille du déclenchement de la guerre à un pic de 138 $ en avril. Sur les 150 jours suivant le début du conflit, il a atteint en moyenne 99 $, contre 66 $ sur les 150 jours précédents.
Cette situation a pénalisé les importateurs de pétrole brut et de produits raffinés mais a renforcé l’attrait économique des biocarburants. En effet, lorsque les prix du brut s’envolent, ces carburants produits à partir de matières premières agricoles — telles que le maïs, l’huile de palme ou la canne à sucre — deviennent relativement plus compétitifs face à l’essence et au diesel conventionnels.
36 millions d’hectares en jeu
Ce contexte de prix plus favorable a encouragé les industriels à augmenter leurs volumes et les gouvernements à relever leurs taux obligatoires d’incorporation. Selon le rapport, les changements de politiques annoncés depuis le début de la crise pourraient ainsi plus que doubler l’empreinte foncière mondiale des cultures destinées aux biocarburants. Environ 32 millions d’hectares y étaient consacrés en 2023.
Avant la crise, les projections tablaient déjà sur une extension de 20 millions d’hectares d’ici à 2030, les nouveaux mandats pourraient ajouter 36 millions d’hectares supplémentaires si les objectifs annoncés sont pleinement mis en œuvre.
D’après Chatham House, la hausse des objectifs d’incorporation se concentre dans les grands pôles mondiaux des biocarburants.
Aux USA, l’Agence de protection de l’environnement a ainsi finalisé en mars dernier une règle qui fixe pour 2026 et 2027 des volumes record, incluant une hausse de 60% de la production de biodiesel et de diesel renouvelable, alors même que près de 40% de la demande nationale de maïs est déjà absorbée par l’éthanol.
En Indonésie, le gouvernement a fait passer le mandat de biodiesel de B40 à B50 — soit 50% de biodiesel à base d’huile de palme — à compter du 1er juillet 2026, après avoir confirmé, en février 2026, des restrictions sur les exportations de certains coproduits de palme et d’huiles usagées afin de sécuriser l’approvisionnement national. L’Inde accélère également son programme E20, en s’appuyant surtout sur le maïs et sur des volumes de riz alloués à la production d’éthanol.
Un risque alimentaire accru
Si ces politiques répondent à une logique compréhensible de souveraineté énergétique, elles risquent aussi d’alimenter une concurrence accrue pour des cultures déjà utilisées par l’alimentation humaine ou animale.
Dans un contexte où les engrais, les pesticides, le carburant des machines dépendent largement des énergies fossiles, le rapport indique que la perturbation du détroit d’Ormuz affecte les coûts de production agricole au moment même où les gouvernements incitent à détourner davantage de maïs, de riz, de soja, de canne à sucre et d’huiles végétales vers les réservoirs.
Une hausse supplémentaire des mandats pourrait réduire la disponibilité des fertilisants et renchérir leur prix pour les producteurs de denrées alimentaires. Les effets pourraient être amplifiés par un épisode El Niño annoncé comme très fort en 2026/2027.
Les sécheresses, pluies extrêmes, inondations, vagues de chaleur et perturbations des moussons menacent les rendements, en particulier dans les agricultures pluviales d’Afrique australe, d’Asie du Sud et d’Asie du Sud-Est. En Indonésie, la production d’huile de palme pourrait ainsi diminuer de 2 millions de tonnes en 2026 sous l’effet du temps sec et du coût élevé des engrais.
Des alertes déjà anciennes
Les préoccupations sur les effets indirects des biocarburants ne sont pas nouvelles. Depuis les crises alimentaires de 2007/2008, des organisations internationales, des chercheurs et des ONG ont régulièrement mis en garde contre le détournement de cultures alimentaires vers l’énergie, la volatilité des prix et le changement indirect d’affectation des sols.
Le constat de Chatham House rejoint donc une alerte ancienne, mais lui donne une nouvelle dimension : la crise du Golfe pourrait provoquer une accélération trop rapide des politiques de biocarburants, avant que les systèmes de traçabilité, les règles de protection des forêts, les outils de planification foncière et les mécanismes de contrôle ne soient renforcés.
Les auteurs du rapport plaident avant tout pour considérer les biocarburants comme une réponse temporaire à la crise, et non comme une solution structurelle de sécurité énergétique. Ils recommandent également de donner la priorité aux usages alimentaires lorsque les matières premières sont en concurrence directe avec la production de carburants et de favoriser les carburants issus de déchets, résidus et huiles usagées.
« Les biocarburants comptent beaucoup sur les marchés alimentaires, mais très peu sur les marchés de l’énergie. À l’échelle mondiale, ils représentent une fraction minime de la consommation totale d’énergie (0,5%), et une part très limitée de la consommation de pétrole (1,7%). Cela signifie que, si l’on réduit la production de biocarburants, l’impact sur les marchés de l’énergie resterait faible, alors que l’effet sur les marchés alimentaires serait potentiellement très important. Autrement dit, on agirait fortement sur la sécurité alimentaire, pour un coût relativement faible en termes de transition énergétique, surtout si d’autres solutions (efficacité énergétique, autres renouvelables) sont mobilisées », avait confié à l’Agence Ecofin, Franck Galtier, chercheur en économie politique au Cirad (UMR Moisa).
Espoir Olodo
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