(Agence Ecofin) - A l’heure où les rapports de force se redessinent, les grandes puissances ne se contentent plus de projeter leurs capacités. Elles cherchent à séduire des alliés. Derrière chaque programme d’échange se joue une bataille plus discrète, mais tout aussi décisive.
Le mardi 8 septembre, Igor Tchaïka, le directeur de Rossotrudnichestvo, l’agence fédérale de diplomatie culturelle rattachée au ministère russe des Affaires étrangères, a signé des accords portant sur l'ouverture de onze nouvelles « Maisons russes » partenaires dans le monde. Huit de ces centres culturels et éducatifs verront le jour en Afrique, notamment au Kenya, en République démocratique du Congo, à Madagascar, au Mali, à São Tomé-et-Principe, au Sénégal, en Sierra Leone et au Togo. Ces nouvelles maisons s’ajouteront à celles de la République du Congo, d’Ethiopie, d’Afrique du Sud, d’Egypte, du Maroc, de Tanzanie, de Tunisie, du Burkina Faso ou encore de Zambie.
Les Maisons russes proposent cours de langue, événements culturels, tournois d'échecs, et surtout un accès privilégié aux bourses d'études en Russie — un levier jugé particulièrement efficace par les analystes. « Pour l'Afrique, où les jeunes manquent cruellement d'opportunités éducatives, les bourses sont très bien accueillies », indique Joseph Siegle, chercheur au Center for International and Security Studies de l'université du Maryland. Evgueni Primakov, ancien directeur de Rossotrudnichestvo, indiquait en 2025 que plus de 5 000 bourses universitaires avaient été prévues pour des étudiants africains.
Tirer profit des angles morts
Pour Joseph Siegle, cette expansion de la présence culturelle russe en Afrique s'inscrit dans une stratégie d'influence asymétrique. « La Russie n'essaie pas de gagner en influence par les voies classiques — investissements, commerce, coopération sécuritaire conventionnelle. Elle utilise des outils asymétriques pour peser au-delà de son poids réel ». Plusieurs des pays concernés par les nouvelles ouvertures — Mali, Sierra Leone, RDC, Togo — ont connu ces dernières années un rapprochement diplomatique ou militaire avec Moscou, parfois consécutif à des changements de régime ou à une rupture avec d'anciennes puissances occidentales.
Ce dispositif culturel n'est toutefois pas exempt de critiques. Certains analystes estiment que ces filières d'attraction vers la Russie alimentent aussi des filières de recrutement liées à l'effort de guerre russe en Ukraine. D'autres, comme Philani Mthembu, directeur de l'Institute for Global Dialogue à Pretoria, jugent que l'attrait russe reflète surtout des angles morts de la diplomatie occidentale sur le continent, davantage que de l'efficacité intrinsèque du dispositif russe.
Obligation de résultats
Ce déploiement intervient alors que le réseau des représentations russes à l'étranger a connu, depuis le début de la guerre en Ukraine, une contraction notable dans plusieurs régions du monde. Une dizaine de centres auraient fermé, notamment en Europe, sous l'effet des sanctions occidentales et de la dégradation des relations diplomatiques avec plusieurs capitales. L'Afrique apparaît en creux comme la zone de compensation privilégiée de cette stratégie de repli-redéploiement, confirmant une volontée de renforcement sur le continent, exprimée depuis le sommet Russie - Afrique de 2023 et le forum économique organisé en marge de la précédente édition.
Pour accroître l’influence des « Maisons russes », Igor Tchaïka a annoncé le lancement d'un programme de micro-subventions destiné à financer des projets éducatifs, culturels, scientifiques et jeunesse à l'étranger dès 2027. Dans un souci de résultat, les indicateurs de performances des centres culturels et éducatifs ont aussi été renforcé. « Nous intensifions nos efforts, renforçons le contrôle et, surtout, mettons en place un système d'évaluation de la qualité. Nous attendons de nos partenaires un engagement accru et des résultats concrets en matière de promotion de la langue, de l'éducation, des sciences et de la culture russe, ainsi que dans la réalisation de projets historiques, de jeunesse et humanitaires », a souligné Igor Tchaïka.
Avec ce nouveau lot d'ouvertures, Moscou consolide un réseau d'influence culturelle encore modeste face au British Council ou aux instituts Confucius, mais en expansion rapide, alors que le Kremlin cherche à compenser son isolement occidental par de nouvelles alliances au Sud.
Muriel EDJO
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