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En 2026, l’Afrique crie toujours « rendez-nous l'art nègre » !

En 2026, l’Afrique crie toujours « rendez-nous l'art nègre » !
  • Date de création: 08 août 2026 06:32

(Agence Ecofin) - Un matin de 1916, sur les rives de la lagune Ébrié en Côte d’Ivoire, le Djidji Ayôkwè, l’imposant tambour parleur du peuple Atchan, s’est tu. 3 mètres et 31 cm de bois sculpté, 430 kilos de voix ont été arrachés à un ce peuple. Pendant des générations, il avait porté la parole de village en village. Quand la colonisation est venue, il a battu le rappel de la résistance. C'est précisément cela qu'on lui a fait payer. Le colon l’a arraché à son peuple, comme pour priver de voix la résistance.

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Le tambour a traversé la mer, puis est resté couché 110 ans durant dans les réserves du Quai Branly, au milieu de milliers d'autres objets devenus muets, loin de ceux qui savaient les écouter. Révolté par la situation de ces trésors arrachés aux Aricains, l'écrivain et journaliste béninois Paulin Joachim avait poussé en janvier 1965 dans la revue panafricaine Bingo, son cri resté célèbre : « Rendez-nous l'art nègre ! ». On a parfois voulu n'y lire qu'une revendication d'inventaire, une affaire de caisses et de vitrines. Pourtant, c’était une supplique autrement plus profonde. Ce que le journaliste demandait qu'on rende à l’Afrique, c'était sa mémoire.

Car ces masques, ces trônes, ces tambours vus à tort comme de simples objets décoratifs, contiennent en réalité la mémoire de tout un continent. Les fameux « Bronzes du Bénin », arrachés au royaume d'Edo lors du sac de Benin City (actuel Nigeria) par l'expédition punitive britannique de 1897, constituaient les annales d'un peuple qui écrivait dans le laiton ce que d'autres consignaient sur le papier.

Les trésors du roi Béhanzin, emportés en 1892 quand les troupes du colonel Dodds entrèrent dans le palais d'Abomey, étaient la mémoire sacrée du Danhomè (Dahomey), royaume historique de la République du Bénin. Piller ces objets, au-delà de voler de simples richesses, c’était confisquer les archives, souffler la lampe du souvenir et condamner des peuples à l’oubli et à l’incapacité de transmettre aux générations suivantes.

IMG2 copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copy copyUn trône royal dahoméen

Des décennies après l’appel de Paulin Joachim, la mémoire arrachée du continent a semblé susciter une vague d’intérêt à l'international. Le rapport commandé en 2018 à Felwine Sarr et Bénédicte Savoy par le président français Emmanuel Macron, a conclu que plus de 80 % du patrimoine culturel de l'Afrique subsaharienne se trouve hors du continent, dont quelque 70 000 objets pour le seul musée du quai Branly.

Une mémoire confisquée ne prive pas seulement du passé. Elle ampute l'avenir d’identité, d’un historique de solutions trouvées et de problèmes déjà résolus. Derrière, c’est facile, pour qui a grandi près des œuvres d’art de ses précurseurs, de dire que « le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire ».

On mesure mal, depuis l'Europe, ce que signifie grandir au Bénin, en Côte d’Ivoire ou au Nigeria, sans avoir jamais pu poser les yeux sur une seule œuvre majeure traduisant la grandeur de ses ancêtres. La transmission, ce geste par lequel les anciens remettent aux plus jeunes le sens des formes, des rites et des signes, suppose également que quelque chose passe d’une main à l’autre. Quand les objets du patrimoine culturel africain ont été  arrachés, les mains des aînés se sont retrouvées vides, et leurs récits privés de preuves se sont mis à ressembler à des fables.

Le jeune Africain qui veut en apprendre plus sur d'où il vient doit aujourd'hui obtenir un visa, payer un billet d'avion et traverser un continent pour aller déchiffrer sa propre histoire derrière une vitre de musée. Qu'on ne s'étonne pas ensuite, que tant de jeunesses africaines cherchent leurs repères : on ne s'enracine pas dans un sol dont on a exporté la terre. Cette amnésie n'est pas un accident de l'histoire, elle en est une conséquence.

Le plus cruel est que l'Afrique n'a jamais cessé de demander. C'est par exemple ce que nous dit Bénédicte Savoy dans son livre « Africa's Struggle for Its Art » et dans son essai « Le long combat de l'Afrique pour son art ». Comme l’expliquent ces ouvrages, dès les indépendances, les jeunes États Africains réclament leurs œuvres, et les musées occidentaux ignorent la demande. Classée, ajournée, laissée sans réponse, la demande se transforme en cri. En 1978, le Sénégalais Amadou-Mahtar M'Bow, premier africain à diriger l'UNESCO, plaide pour le retour d'un « patrimoine irremplaçable ».

Quand les objets du patrimoine culturel africain ont été  arrachés, les mains des aînés se sont retrouvées vides, et leurs récits privés de preuves se sont mis à ressembler à des fables.

La même année naît le Comité intergouvernemental pour le retour des biens culturels (ICPRCP). Seulement, le comité ne peut que faciliter, jamais contraindre. Quant aux grands textes, la Convention de l'UNESCO du 14 novembre 1970, prolongée en 1995 par la Convention UNIDROIT, ils butent tous sur le même obstacle : ils ne sont pas rétroactifs. Le droit international protège la mémoire que l'on volera demain ; il demeure muet sur celle qu'on a volée jusque-là.

Il aura fallu le discours de Ouagadougou, le 28 novembre 2017, pour que la porte s'entrebâille enfin. Le rapport Sarr-Savoy, publié sous le titre « Restituer le patrimoine africain », en a tiré une doctrine que ses auteurs résumaient d'une formule : « Restituer des œuvres d'art pour changer le rapport à l'autre ». A partir de là, les choses commencent un peu à bouger. L'archéologue Dan Hicks, dans « The Brutish Museums » paru en 2020, évoque la présence des bronzes du Bénin dans les musées occidentaux comme un prolongement de la violence coloniale elle-même. Quelques actes de bonne foi suivent, dans cette période, l’appel à la restitution du patrimoine africain.

La loi française du 24 décembre 2020, votée à l'unanimité, a rendu à la République du Bénin les 26 trésors royaux d'Abomey, arrivés à Cotonou les 9 et 10 novembre 2021, et au Sénégal le sabre d'El Hadj Omar Tall. L'Allemagne a transféré au Nigeria, par l'accord du 1er juillet 2022, la propriété de plus d'un millier de bronzes, « un basculement » selon The Art Newspaper et la BBC. La Smithsonian, une institution de recherche scientifique américaine, a rendu 29 bronzes en octobre 2022 ; la Belgique s'est dotée la même année d'une loi pour ses collections congolaises ; la Suisse a restitué 18 bronzes en juin 2026, Cambridge en a promis 116 en février de la même année.

Quant au Djidji Ayôkwè, la loi du 16 juillet 2025 a autorisé son retour, et le 20 février 2026, les ministres française et ivoirienne de la Culture ont signé l'acte de transfert de propriété : 110 ans après avoir été réduit au silence, le tambour parleur a retraversé la mer pour rentrer chez les siens.

Il serait pourtant naïf de confondre l'éclaircie et le beau temps. Les gardiens de l'oubli n'ont pas désarmé. Le plus obstiné a un nom de loi : le British Museum Act de 1963, qui interdit au musée londonien d'aliéner ses collections. On y brandit encore le dogme du « musée universel », et une étrange conviction selon laquelle la mémoire d'un peuple serait mieux entretenue par ceux qui la lui ont prise. En France, chaque retour a longtemps exigé une loi d'exception, dérogation au sacro-saint principe d'inaliénabilité, et le rapport Sarr-Savoy s'est vu opposer, jusqu'au Sénat, des procès en méthode.

Surtout, une asymétrie profonde demeure : tant que c'est le détenteur qui choisit ce qu'il rend, 26 objets par ici, un sabre par là, sur des dizaines de milliers de trésors, c'est encore lui qui décide de ce dont l'Afrique aura le droit de se souvenir. C'est pourquoi les années prochaines comptent double. La France a mis en chantier une loi-cadre déposée au Sénat le 30 juillet 2025, pour substituer une procédure générale à la charité législative du cas par cas. De la faveur au droit, le pas serait immense.

Mais l'essentiel se jouera au Sud. L'Afrique doit prendre l'initiative de cette marche vers le souvenir : dresser elle-même la liste de ce qu'elle réclame, comme la Côte d'Ivoire et ses 148 objets demandés dès 2018, bâtir les musées, former les conservateurs, numériser les inventaires, préparer, comme la fait la République du Bénin, les maisons où la mémoire pourra de nouveau habiter. La restitution n'est pas une fin : elle est une porte. Ce qui commence après, c’est une nouvelle éthique relationnelle.

À Abidjan, le Djidji Ayôkwè a retrouvé les siens. Un tambour parleur ne se contente pas d'être vu ou gardé dans un musée : il convoque, il rassemble, il fait office de mémoire sonore sur ses terres. C’est le plus juste des symboles. En reprenant ses œuvres une à une, l'Afrique ne récupère pas juste des trésors : elle renoue le fil coupé entre ses générations, elle rend aux récits des anciens leurs preuves et aux jeunes leur héritage.

Paulin Joachim, décédé en 2012, n’a pas pu recevoir la réponse à son cri. Mais si nous savons finir ce qu'il a commencé, d'autres l'entendront pour lui, le jour où, sur toutes les rives du continent, la mémoire battra de nouveau comme un tambour qu'on n'aurait jamais dû faire taire.

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Servan Ahougnon

Edité par : Feriol Bewa

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