(Ecofin Hebdo) - Décédée, il y a quelques jours, la bloggeuse, icône de la révolution du jasmin, est célébrée pour son abnégation, ses combats et son intégrité. En effet, malgré la possibilité de profiter du statut acquis durant la révolution, la jeune femme a décidé de rester fidèle à elle-même, à ses combats, dénonçant comme aux premières heures de son engagement, même dans ses derniers jours.
Mardi 28 janvier, à Tunis, une foule composée d’environ 2000 personnes se presse à la suite d’un cortège funèbre. Silencieusement, la foule avance au rythme de la marche d’un groupe de femmes portant un cercueil. Sa destination n’est autre que le cimetière du Jellaz, dernière demeure de grandes figures tunisiennes, comme l’ancien président Béji Caïd Essebsi.

Lina Ben Mhenni était tout ce que rejetait l’establishment tunisien.
La foule venue accompagner le cortège, la destination de la dépouille, ou encore, la visite à sa famille, la veille, du président Kaïs Saïed, pourraient laisser croire que la défunte était une figure importante de la scène politique locale.
La foule venue accompagner le cortège, la destination de la dépouille, ou encore, la visite à sa famille, la veille, du président Kaïs Saïed, pourraient laisser croire que la défunte était une figure importante de la scène politique locale.
Pourtant, Lina Ben Mhenni était tout ce que rejetait l’establishment tunisien. Fidèle à ses engagements, la bloggeuse devenue célèbre durant la révolution du jasmin, a dénoncé toute sa vie les travers des différents régimes qui se sont succédés.

Un amour sans limites pour la Tunisie.
Décédée le 27 janvier des suites d’une maladie auto-immune, elle part en laissant l’image d’une femme intègre, affichant une cohérence sans failles entre sa vie et ses combats.
« J’aime mon pays à en crever »
Lina Ben Mhenni vouait un amour sans limites à la Tunisie. Elle a donné la grande majorité de ses années pour essayer d’attirer l’attention sur les choses qui n’allaient pas dans son pays. D’ailleurs, quelques heures avant sa mort, les derniers mots qu’elle a laissés au monde étaient une exhortation au souvenir de ses heures douloureuses. « Nous sommes un peuple qui n’apprend pas de son passé et qui n’apprend pas les leçons de l’histoire. Nous sommes un peuple à la mémoire courte ou, laissez-moi dire, qui n’a pas de mémoire », admonestait la bloggeuse à quelques heures de sa mort.
« Nous sommes un peuple qui n’apprend pas de son passé et qui n’apprend pas les leçons de l’histoire. Nous sommes un peuple à la mémoire courte ou, laissez-moi dire, qui n’a pas de mémoire ».
Déterminée, Lina Ben Mhenni ne ménageait aucun effort pour être de toutes les luttes. « Elle était de tous les combats : contre l’islamisme, contre la corruption, contre l’effondrement des services publics. Elle était le premier témoin de la dégradation des hôpitaux », rappelle une de ses amies dans des propos recueillis par Libération. Son sens aigu de la justice et du partage menait Lina Ben Mhenni sur tous les fronts. Récemment, elle a réussi obtenir l’accès à la lecture pour les détenus en installant des bibliothèques, dans les établissements carcéraux, pour lesquelles elle a récolté plus de 15 000 livres.

« Personne ne me forcera à porter le voile ! »
Elle ne pouvait pas s’empêcher d’intervenir partout où la Tunisie semblait avoir besoin d’elle, surtout lorsque les libertés individuelles étaient remises en cause. « Je consacre toute mon énergie à la défense des droits de l'homme et à la lutte pour la liberté d'expression en Tunisie. J'aime mon pays à en crever. Dès que je me lève, je mets à jour mon blog », déclarait la bloggeuse au magazine Elle, lors d’une interview. A l’entendre, on serait tenté de penser que Lina Ben Mhenni a revendiqué et protesté toute sa vie. Si, effectivement, le militantisme a été présent très tôt dans sa vie, la tunisienne ne s’y consacrera qu’à partir de 2007.
Une véritable ode à la liberté
Membre assumée de cette jeunesse féminine arabe désireuse de rejeter les chaînes de la tradition, elle ne portait pas le voile. « A 7 h 30, je bois mon café, je me douche et j’enfile un jean et un T-shirt. Je n’ai plus le temps de m’occuper de mon look ou d’aller chez l’esthéticienne, mais personne ne me forcera à porter le voile ! Je suis contre. Je suis une vraie laïque et, pour moi, le voile est un symbole évident de l’oppression des femmes », confie-t-elle durant une interview.
Née, le 22 mai 1983, dans un pays qui avait appris depuis 1965 à écouter ses femmes, Lina Ben Mehnni va entrer en contact avec l’activisme dès ses premières années. Son père, Sadok Ben Mhenni, est membre du mouvement Perspectives tunisiennes et fait partie des fondateurs de la section tunisienne d'Amnesty International. Entre 1974 et 1980, son opposition à la politique du président Habib Bourguiba lui vaudra d’être emprisonné et torturé.
Son père, Sadok Ben Mhenni, est membre du mouvement Perspectives tunisiennes et fait partie des fondateurs de la section tunisienne d'Amnesty International. Entre 1974 et 1980, son opposition à la politique du président Habib Bourguiba lui vaudra d’être emprisonné et torturé.
Cette expérience la marque profondément, mais la jeune fille ne se signale pas par des actions militantes avant 2008.

Le mal aurait pu l’emporter, déjà en 2007, si sa mère ne lui avait pas donné un rein.
Avant cette période, elle fait des études universitaires en Tunisie qu’elle poursuivra aux Etats-Unis grâce à une bourse du programme Fullbright. En 2007, la jeune fille décide de créer son blog intitulé « A Tunisian Girl ». Au début, elle n’y parle que de son quotidien. « C’est en 2008 que j’ai commencé à dénoncer la censure des médias et d’Internet imposée par la dictature du président Ben Ali », confie-t-elle. Cette année-là, elle est amenée à sillonner des villes pauvres de la Tunisie dont la situation la frappe tellement qu’elle décide de devenir la voix de la colère des habitants. Pourtant, l’entreprise est risquée, le pouvoir n’étant pas tendre avec la presse. En plus, la jeune femme souffre d’un problème de santé chronique, le Lupus, une maladie auto-immune qui rend sa santé très fragile. Le mal aurait pu l’emporter, déjà en 2007, si sa mère ne lui avait pas donné un rein. Cette transplantation sera vécue par la jeune tunisienne comme une deuxième naissance. Elle participe ensuite aux Jeux mondiaux des transplantés, en 2007, puis en 2009. Elle remportera la médaille d’argent de l’épreuve de marche athlétique, lors de l’édition 2009. Revigorée et en meilleure santé, Linda Ben Mehnni se donne corps et âme, souvent au détriment de sa santé, pour se rendre sur les lieux où le gouvernement commet des exactions ou bien ne joue pas son rôle. Bientôt, elle attire l’attention du pouvoir en place qui n’hésite pas à bloquer l’accès à son blog et à son compte Facebook. En 2009, Lina Ben Mhenni est même agressée physiquement par des forces de l’ordre qui confisquent son matériel.
Espoirs et déceptions de la révolution
C’est lors de la révolution du jasmin que Lina Ben Mhenni va gagner une exposition médiatique hors du commun. Dès les premières heures des manifestations, elle se rend à Sidi Bouzid, l’épicentre du séisme révolutionnaire tunisien. C’est dans cette ville que, le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un chômeur de 26 ans, s’est immolé par le feu en protestation au régime en place. Son geste va déclencher la révolution du jasmin.

« Je réfute l’appellation "de jasmin" car il y a eu trop de morts.»
La bloggeuse retransmet alors, grâce à une petite caméra, son smartphone et son ordinateur, les manifestations, au plus fort de la censure médiatique tunisienne. « Je réfute l’appellationde jasmin» car il y a eu trop de morts. J’ai été de toutes les manifestations. J’ai trimbalé mon ordinateur à Sidi Bouzid, à Kasserine et à Erregueb pour dénoncer la répression policière. Résultat, la police politique m’a volé mes ordinateurs, mes appareils photo et mon disque externe caché parmi mes soutien-gorge. Des amis de mon père l’appelaient cinquante fois par jour pour lui dire : Ta fille est folle ! Mais mon père est un ancien prisonnier politique de Bourguiba. C’est grâce à lui que je n’ai pas plié devant les injures, les menaces de mort et de viol », explique Lina Ben Mhenni dans une interview accordée au magazine Elle.
« Des amis de mon père l’appelaient cinquante fois par jour pour lui dire : Ta fille est folle ! Mais mon père est un ancien prisonnier politique de Bourguiba. C’est grâce à lui que je n’ai pas plié devant les injures, les menaces de mort et de viol ».
Passant de simples retransmissions à des témoignages à visage découvert, elle passe de simple porte-voix de la révolution au statut d’icône. A la chute de Ben Ali, Lina Ben Mhenni est traitée en véritable héroïne de la révolution. Malgré tout, elle refuse d’emprunter la voie politique pour continuer ses combats. Pas de compromis, jamais. Dans la foulée des manifestations, elle remporte l’édition 2011 du concours mondial des blogs engagés pour les libertés organisés par le radiodiffuseur public allemand, la Deutsche Welle. La même année, elle sera pressentie pour remporter le prix Nobel de la paix.
Elle remporte l’édition 2011 du concours mondial des blogs engagés pour les libertés organisés par le radiodiffuseur public allemand, la Deutsche Welle. La même année, elle sera pressentie pour remporter le prix Nobel de la paix.
Seulement, elle ne recevra pas le soutien nécessaire d’une Tunisie retombée dans ses travers quelques mois seulement après la révolution. Lina Ben Mhenni avait même continué de dénoncer des situations qu’on aurait espéré disparues avec le président Ben Ali. « Ils reproduisent les mêmes erreurs que par le passé. Ils font la course pour le pouvoir sans prendre en considération la volonté du peuple », avait déploré la bloggeuse.
En 2018, suite à un changement de traitement, son nouveau rein devient défectueux. La maladie revient et avec elle les douleurs et la fatigue. Mais Lina Ben Mhenni restera fidèle à elle-même et à ses combats jusqu’au bout. Désormais, son rêve d’être à l’origine d’un article, dans la constitution tunisienne, pour la liberté d’expression sur Internet, ne pourra être réalisé qu’à titre posthume.
Servan Ahougnon

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