(Agence Ecofin) - Entre déficit record et perturbations climatiques, les cours du cacao auront battu des records vieux de plusieurs décennies durant l’année cacaoyère 2022/2023. Alors que ladite saison s’achève dans plus d’un mois, il est déjà certain qu’elle restera dans les mémoires tant elle aura été dominée par les incertitudes. Retour sur les dernières tendances du marché et les perspectives avec Paul Joules, analyste du cacao chez le groupe bancaire néerlandais Rabobank.
Agence Ecofin : Les prix mondiaux du cacao ont atteint des niveaux élevés sur les derniers mois aussi bien à Londres qu’à New York. Quels sont les principaux moteurs de cette tendance ?
Paul Joules : Je dois rappeler ici que le rallye a commencé plus exactement vers la fin septembre 2022. Depuis lors, le prix du cacao sur les contrats de New York a augmenté de 52 % et celui de Londres a grimpé de 42 %. Cette situation est d’abord liée aux risques concernant l’approvisionnement mondial. Il faut dire que le marché a connu deux années consécutives de déficits au cours de la saison 2021/2022 et de la saison 2022/2023 actuelle. Et on craint qu’en raison d’El Niño et des risques de maladie comme le Swollen Shoot, nous nous dirigions potentiellement vers une autre année de baisse de la récolte mondiale. Cela serait inédit de voir trois déficits mondiaux consécutifs. Donc le marché physique est tendu. Un autre facteur qu’il faut souligner depuis septembre dernier, c’est l’implication des spéculateurs sur le marché.
Les fonds d’investissement et les entreprises non commerciales ont commencé à s’intéresser aux contrats à terme sur le cacao. Ils ont pris des positions nettes très longues sur les contrats de Londres et de New York, ce qui a aussi amplifié la hausse des prix que nous avons observée.
AE : Comment expliquer l’intérêt des fonds spéculatifs pour le cacao ?
PJ : Déjà si on remonte à l’année dernière, lorsque la guerre entre la Russie et l’Ukraine a commencé, nous avons remarqué à la Rabobank que les fonds s’intéressaient vraiment aux céréales et aux oléagineux comme le blé, car ils étaient directement influencés par la guerre. Nous avons ensuite assisté à une augmentation de l’offre pour ces produits de base. Les fonds gérés et les spéculateurs ont alors cherché d’autres opportunités. Avec l’arrivée imminente d’El Niño, le cacao leur a semblé être une opportunité viable.
AE : S’agissant des risques liés à l’approvisionnement, que peut-on dire de la situation en Côte d’Ivoire et au Ghana ?
PJ : Nous nous attendons à une légère amélioration de la production au Ghana au cours de la saison 2023/2024, mais pas dans des proportions énormes et à une situation similaire en Côte d’Ivoire. Nous nous attendons à ce que la production s’améliore d’une année sur l’autre, mais probablement pas assez pour compenser le déficit mondial que nous allons probablement connaître. Ce qui nous préoccupe vraiment, c’est tout d’abord le Swollen Shoot. Elle semble assez répandue en ce moment et nous pensons qu’elle pourrait avoir un impact sur la production de la prochaine saison. Et puis, évidemment, El Niño et la sécheresse qu’il pourrait causer.
AE : À propos d’El Niño, quelles sont les implications potentielles en Afrique de l’Ouest et sur les perspectives de prix ?
PJ : L’impact sera plus important pour les petites récoltes intermédiaires de la saison 2023/2024. Pour la saison 2024/2025, il pourrait avoir un impact sur les principales récoltes du Ghana et de la Côte d’Ivoire. Dans une certaine mesure, le risque d’El Niño est déjà pris en compte dans les prix à terme actuels. Je dirais que le marché est très inquiet. Ils ont sans doute à l’esprit le scénario de la saison 2015/2016, au cours de laquelle El Niño a été très fort, ce qui a entraîné une baisse considérable de la production. Et l’on craint qu’en cas de nouvel épisode El Niño très marqué, la production ne diminue de la même manière. Mais pour l’instant, les modèles qui indiquent l’ampleur de l’événement ne sont pas très fiables. Nous devons donc attendre quelques mois pour évaluer et comprendre la gravité potentielle de la situation.
AE : En général, les prix élevés sur le marché agissent comme des incitations à la production. Dans quelle mesure, les agriculteurs peuvent-ils tirer profit de cette situation ?
PJ : Il est certain que des producteurs vont essayer d’augmenter leur production. On peut s’attendre à ce qu’ils essaient vraiment de maximiser leur efficacité grâce aux engrais afin de profiter des prix très élevés que nous connaissons actuellement, mais il pourrait y avoir des obstacles qui les en empêchent, comme El Niño. Si le temps est mauvais, il leur sera très difficile d’augmenter leur production. Mais on peut s’attendre à ce que les agriculteurs prennent conscience des prix élevés et qu’ils y réagissent.
AE : En tant qu’observateur du marché du cacao, avez-vous déjà vu cette situation d’offre restreinte dans le passé avec une telle tension sur les prix ?
PJ : Nous avons connu une situation similaire au cours de la saison 2015/2016. Les prix ont été élevés, mais pas à la mesure des niveaux actuellement observés. La saison suivante, les conditions météorologiques se sont normalisées, El Niño a disparu et les agriculteurs ont augmenté leur production. Mais cette fois, le risque est que si El Niño se maintient pendant longtemps, les agriculteurs ne pourront pas augmenter leur production, ce qui pourrait signifier que les prix resteront hauts plus longtemps. La situation actuelle est un peu délicate et inédite.
AE : Que peut-on prévoir au niveau des spéculateurs dans les mois à venir ?
PJ : Il y a beaucoup de risques sur le marché en ce moment. Et je pense que beaucoup d’acteurs du marché sont très optimistes. Les spéculateurs ont des positions très longues en ce moment, mais cela pourrait créer un risque de baisse à l’avenir. S’ils décident de prendre des bénéfices et réduire une partie de leur longueur nette, cela pourrait faire baisser les prix du cacao assez fortement. Nous pourrions donc assister à des ventes au cours des prochains mois, s’il y a des raisons de le faire. Mais pour l’instant, les fonds semblent se contenter du niveau actuel, c’est-à-dire d’une position très longue. Mais la situation du marché pourrait changer très rapidement, en fonction de ce qu’ils feront.
Propos recueillis par Espoir Olodo

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