(Agence Ecofin) - En avril dernier, la Direction du commerce et de l'agriculture de l’OCDE a publié une étude sur l’évolution des investissements directs étrangers (IDE) dans les chaînes de valeur agroalimentaires mondiales sur la période 1997-2017. Le rapport a aussi examiné les paramètres influençant la décision d’investissement des entreprises multinationales. Jibran Punthakey, économiste et principal auteur du document, analyse pour l’Agence Ecofin la situation des IDE dans la chaîne de valeur agricole sur le continent africain.
Agence Ecofin : Dans votre étude, vous aviez donné un aperçu global des investissements directs étrangers (IDE) dans la chaîne de valeur agricole mondiale. Pouvez-vous nous donner une idée des flux entrants dans le secteur agricole et agroalimentaire sur le continent africain ?
Jibran Punthakey : D’abord, il faut noter que dans le cadre de notre travail, nous avions tenu compte des données collectées sur les opérations de fusions-acquisitions (F&A) pour estimer les indicateurs de l’activité d’investissement que sont la valeur des transactions et le nombre des opérations. Globalement, l’Afrique a attiré sur la décennie s’achevant en 2017, 1,6 % des IDE globaux dans l’agriculture et l’agroalimentaire. Dans le même temps, le continent a compté pour 4,9 % du nombre total des opérations de F&A dans l’agroalimentaire.
« Globalement, l’Afrique a attiré sur la décennie s’achevant en 2017, 1,6 % des IDE globaux dans l’agriculture et l’agroalimentaire. »
Ces chiffres montrent que les IDE en Afrique sont relativement faibles, en moyenne, comparativement à l’Amérique du Nord et l’Union européenne (UE) qui représentent la moitié des flux dans l’agriculture et plus des deux tiers dans la transformation agroalimentaire.
En général, les IDE sont volatils et fluctuent énormément d’une année à l’autre. Mais nous avons noté une légère augmentation de la part de l’Afrique dans le flux mondial des IDE ciblant l’agriculture, comparativement à la décennie précédente (1997-2007). Cette tendance a été portée par des investissements dans la transformation alimentaire, qui sont de plus grande ampleur et plus fréquents que ceux dans la production agricole primaire qui regroupe la production agricole, l’élevage et d’autres activités similaires qui fournissent des denrées alimentaires brutes.
Après avoir connu un ralentissement durant la crise financière de 2007-2008, la dynamique des investissements étrangers dans le secteur agricole africain a repris de plus belle et a atteint un niveau record en 2016/2017. Ceci, notamment en raison de quelques gros investissements dans le tabac et l’industrie des boissons en Afrique du Sud, en Ethiopie et au Nigeria. L’Afrique subsaharienne a aussi connu une hausse de l’intérêt des investisseurs dans la production agricole primaire. A contrario, peu de transactions ont été enregistrées dans le secteur agricole d’Afrique du Nord.
Les investissements agricoles sont surtout structurés autour de la production de matières premières.
Selon les projections de l’OCDE, les IDE mondiaux, tous secteurs confondus devraient chuter d’au moins 30 % en 2020, en raison des conséquences économiques liées au coronavirus. Les impacts à court terme sur les chaînes de valeur agroalimentaires en Afrique pourraient être particulièrement sévères, dans la mesure où les compagnies ont suspendu leurs nouveaux investissements. Toutefois, sur le long terme, cela pourrait créer des opportunités sur le continent si les multinationales revoient la répartition géographique de leurs activités et initient une diversification de leurs réseaux d’approvisionnement pour renforcer leur résilience.
AE : Quelles sont les principales sources des IDE dans le secteur agricole africain et les principales matières premières agricoles concernées ?
Jibran Punthakey : L’Union européenne (UE) a été la plus importante source d’IDE dans le secteur agricole en Afrique sur la période 1997-2017, avec 67 % de la valeur totale des opérations de F&A et 38 % du nombre total de transactions. Le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l’Italie et la France figurent parmi les plus importants investisseurs. L’UE est aussi le plus grand investisseur dans l’agroalimentaire africain avec 45 % de la valeur des F&A et 44 % du nombre de transactions, avec des pays comme le Royaume-Uni, la France, la Suisse et l’Italie parmi les principales sources d’IDE. Les USA sont aussi une source majeure des investissements avec 27 % de la valeur des M&A et 12 % du nombre total de transactions.
« L’UE est aussi le plus grand investisseur dans l’agroalimentaire africain avec 45 % de la valeur des F&A et 44 % du nombre de transactions, avec des pays comme le Royaume-Uni, la France, la Suisse et l’Italie parmi les principales sources d’IDE. »
Des investissements importants ont été aussi notés pour le Japon, Singapour, l’Afrique du Sud, le Zimbabwe et l’Arabie Saoudite. En examinant les IDE, on remarque que les investissements agricoles sont surtout structurés autour de la production de matières premières comme le sucre, le lait cru et les oléagineux. Dans l’agroalimentaire, les investissements sont fortement concentrés dans l’industrie des boissons, le tabac, les produits laitiers et d’autres produits transformés.
AE : Ces dernières années, plusieurs pays africains ont tenté de mettre en place un environnement favorable pour attirer des IDE dans des secteurs comme l’agro-industrie, avec des mesures comme les congés fiscaux et les exemptions de droits de douane pour certains produits importés. Quelle est votre opinion sur l’efficacité des mesures visant à attirer les IDE dans le secteur agricole en Afrique ?
Jibran Punthakey : Pour notre étude, nous avons réalisé un sondage auprès de 40 multinationales agroalimentaires afin de comprendre les facteurs qui influencent leurs décisions d’investissements. Si, d’après nos résultats, les mesures incitatives fiscales et non fiscales ont une influence positive, les firmes interrogées ont reconnu unanimement que ces dispositions n’étaient pas le principal élément moteur de leurs investissements.
Mais la réalité est que dans bon nombre de pays africains, l’agriculture commerciale n’est pas encore suffisamment développée.
Le climat des investissements, la transparence du cadre réglementaire, l’accès aux moyens de production comme la terre et l’eau, la présence d’infrastructures développées sont autant de facteurs plus importants qui les attirent.
Dans la pratique, les exemptions fiscales et les congés fiscaux peuvent échouer à drainer les investissements si d’autres réformes ne suivent pas pour améliorer le climat des affaires. En outre, la mise en place de mesures incitatives n’est pas sans conséquences financières pour les administrations et elles réduisent la capacité des gouvernements à lever des ressources intérieures propres.
A partir de là, il est nécessaire que les gouvernements africains effectuent en amont des analyses approfondies de coûts-bénéfices avant l’introduction des incitations, sous quelque forme que ce soit.
« Il est nécessaire que les gouvernements africains effectuent en amont des analyses approfondies de coûts-bénéfices avant l’introduction des incitations, sous quelque forme que ce soit. »
Il pourrait par exemple arriver dans certains cas que les investisseurs attachent plus d’importance à des politiques fiscales plus stables et plus cohérentes, à la suppression de la double imposition ou encore à l’efficacité de l’administration fiscale plutôt que la suppression de taxes en elle-même.
AE : D’après les observateurs, dans la majorité des pays africains, les IDE dans l’agriculture sont destinés à des projets principalement orientés vers l’exportation et ne participent parfois que faiblement à la réduction de la pauvreté dans les milieux ruraux. Quelle est la part de vérité dans cette assertion ?
Jibran Punthakey : Je pense que les IDE peuvent avoir plusieurs avantages économiques sur l’agriculture et l’agroalimentaire en Afrique. En plus d’augmenter le commerce et les devises d’exportation, les investisseurs peuvent créer des emplois et jouer un rôle important dans la diffusion de connaissances et de transfert de technologies aux entreprises locales.
Dans la chaîne de valeur agricole, les IDE dans les infrastructures et l’introduction de pratiques agricoles modernes peuvent générer des bénéfices substantiels pour les petits producteurs et les communautés locales. L’approvisionnement local en matières premières chez les producteurs constitue l’un des premiers canaux pour que les IDE contribuent à l'amélioration des moyens d’existence et à la réduction de la pauvreté rurale.
Le secteur agricole offre particulièrement de belles opportunités pour que les investisseurs étrangers s’approvisionnent en intrants domestiques, à travers l’agriculture contractuelle et les arrangements avec des producteurs indépendants. Mais la réalité est que dans bon nombre de pays africains, l’agriculture commerciale n’est pas encore suffisamment développée.
En outre, il n’y a pas assez d’entreprises agroalimentaires sophistiquées qui peuvent nouer des liens avec les entreprises étrangères. De ce fait, les gouvernements et les investisseurs étrangers peuvent aider au renforcement des capacités des entreprises domestiques en les formant dans l’utilisation plus efficiente de l’information du marché, à des fins commerciales, en fournissant une assistance technique et financière aux fournisseurs en intrants pour qu’ils se modernisent et répondent aux standards internationaux.
AE : Dans votre étude, vous avez souligné l’importance des investissements intrarégionaux dans les flux mondiaux d’IDE. Quelle est la situation en Afrique ?
Jibran Punthakey : L’investissement intrarégional est une importance source d’IDE dans la chaîne de valeur agricole en Afrique. L’Afrique subsaharienne (ASS) a été d’ailleurs le second pourvoyeur d’IDE, après l’UE, dans le secteur agricole sur la période 1997-2017, avec 25 % de la valeur des F&A et 22 % du nombre total de transactions.
« L’Afrique subsaharienne a été d’ailleurs le second pourvoyeur d’IDE, après l’UE, dans le secteur agricole sur la période 1997-2017, avec 25 % de la valeur des F&A et 22 % du nombre total de transactions. »
L’investissement intrarégional est moins vigoureux dans l’agroalimentaire avec l’ASS qui représente 3 % de la valeur des F&A et 13 % du nombre total de transactions. Cela suggère qu’il y a encore une véritable marge pour le renforcement de la productivité et de la compétitivité des entreprises dans le segment de la transformation alimentaire ainsi que pour accroître les investissements transfrontaliers dans la région. Actuellement, il faut dire que la chaîne de valeur agricole en Afrique est actuellement très vulnérable aux perturbations liées à la pandémie de coronavirus. Cette situation s’explique par la forte dépendance des pays vis-à-vis des cultures d’exportation et des importations extrarégionales de denrées agricoles de base. Dans cette optique, la promotion de l’investissement intrarégional pourrait aider à augmenter le commerce entre les pays africains et réduire les risques liés aux dysfonctionnements des chaînes d’approvisionnement mondiales.
AE : Quels pourraient être les impacts de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) sur l’amélioration des IDE dans l’agriculture ?
Jibran Punthakey : Je pense que des politiques commerciales efficaces sont essentielles pour encourager les IDE dans l’agroalimentaire en Afrique. Dans le cadre de notre sondage, les multinationales agroalimentaires ont identifié les traités bilatéraux et les accords commerciaux régionaux comme des instruments de politique commerciale présentant un impact positif sur les IDE.
Les accords commerciaux peuvent conduire à un meilleur accès aux marchés grâce à des réductions des droits de douane sur les denrées agricoles. Ils clarifient aussi des dispositions relatives aux mesures sanitaires et phytosanitaires (SPS) et les obstacles techniques au commerce ainsi que des mesures liées à l’investissement, à la compétition et à la propriété intellectuelle. Un large éventail d’accords commerciaux peut envoyer un signal positif fort pour des investisseurs potentiels.
La ZLECAf peut aussi contribuer à la libéralisation du commerce et de l’investissement, contribuant ainsi au développement de chaînes de valeur de matières premières agricoles et des produits transformés. Les perspectives sont favorables pour les prochaines années. La démographie en hausse, des revenus qui augmentent, ainsi que l’urbanisation croissante en Afrique devraient conduire à une croissance importante de la demande alimentaire.
AE : D’une manière générale, l’attraction des IDE peut-elle être une stratégie viable à long terme pour le développement des chaînes de valeur agricoles en Afrique ou faut-il lui préférer une approche plus domestique basée sur les acteurs locaux du marché avec le soutien de l’Etat ?
Jibran Punthakey : Mon opinion est que les investissements étrangers et les efforts domestiques se complètent et ont des rôles importants à jouer dans le développement des chaînes de valeur agroalimentaires en Afrique. Les IDE représentent une importance source de capital privé. Ils peuvent permettre d’intégrer de petits producteurs et des entreprises domestiques dans des réseaux de distribution et d'approvisionnement globaux.
La promotion de l’investissement intrarégional pourrait aider à augmenter le commerce entre les pays africains.
Dans le même temps, attirer les IDE ne suffit pas pour impulser le développement agricole. Les gouvernements africains ont besoin de prendre des mesures actives pour promouvoir l’amélioration de la productivité agricole et soutenir le développement des chaînes de valeur agroalimentaires. L’investissement public dans la Recherche et Développement, ainsi que dans les services de vulgarisation, est un important moyen dans cette optique, au même titre que l’accès des producteurs aux engrais, aux semences et aux machines. Les décideurs politiques peuvent aussi œuvrer pour le développement des infrastructures commerciales et la diminution des risques pour les investissements dans l’agriculture, à travers notamment des régimes de garantie et l’établissement de zones de transformation agro-industrielle au niveau des couloirs commerciaux.
Propos reccueillis par Espoir Olodo


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