(Agence Ecofin) - Sur le continent africain, la transformation des matières premières agricoles est un véritable défi. Alors que l’importance de ce segment dans la génération de valeur ajoutée fait l’unanimité, les politiques pour y parvenir restent encore largement discutées sur le point de vue de l’efficacité.
En Afrique centrale, le report de l’interdiction d’exportation de grumes pour 2028 dans les pays forestiers du Bassin du Congo conduit à réinterroger sur le bien-fondé économique d’une telle mesure. C’est ce qu’a confié à l’Agence Ecofin, Alain Karsenty, spécialiste du secteur forestier au Cirad.
Alors qu’il s’agit de la 3ème fois que le bloc repousse à plus tard cette décision (2020 à 2022 et 2022 à 2023), l’expert rappelle que ce sont les grumes qui rapportent le plus de recettes fiscales dans la plupart des pays de la région.
Au Cameroun par exemple, le gouvernement applique depuis le 1er janvier, un droit de sortie représentant 75 % de la valeur FOB administrative des grumes expédiées. Dans le pays, les droits de sortie et taxes sur les grumes comptent pour près de la moitié des recettes fiscales tirées du secteur forestier.
D’un autre côté, le chercheur rappelle que certaines essences de bois dans la région ne s’écoulent sur le marché international que parce qu’elles sont exportées sous forme brute au regard des besoins des utilisateurs, notamment en Asie.
« Je discutais au Cameroun récemment avec un opérateur qui me disait que pour le Tali, qui est une essence assez importante au Cameroun, il y a un marché important pour le Vietnam. Les acheteurs vietnamiens achètent uniquement les grumes parce qu’ils ont des besoins spécifiques en matière de transformation », indique-t-il.
Au-delà même de la spécificité de la demande des importateurs, M. Karsenty souligne qu’il faut être prudent quant à la conception commune selon laquelle la transformation permettrait systématiquement de générer plus de valeur ajoutée que les produits bruts à l’export.
« C’est vrai qu’en règle générale, en économie, c’est bien la transformation qui fait la valeur ajoutée. Mais il y a aussi, parfois, des coûts d’opportunité à transformer localement. Dans certains cas, vous allez générer de la valeur ajoutée en transformant au Cameroun, au Congo ou au Gabon. Mais dans certains cas, pour certaines essences, il sera plus intéressant, du point de vue économique et financier, d’exporter une partie de votre production sous forme de bois brut, parce que vous serez moins efficace qu’une industrie vietnamienne ou chinoise qui pourra avoir 90-95 % de rendement en matière sur le tali, alors que si vous transformez au Cameroun, vous allez peut-être plafonner à 35-40 % de rendement en matière, le reste étant du [déchet] », explique-t-il.
« Le système de quotas, un compromis entre objectif de protection des industries locales et collecte des taxes à l’export »
Dans la région, les difficultés pour appliquer une interdiction pure et simple de l’exportation de grumes conduisent à réfléchir à d’autres alternatives qui seraient plus à même d’impulser le développement de l’industrie sans pour autant priver les États de revenus potentiels. Dans ce contexte, M. Karsenty suggère notamment l’instauration d’un système de quota national de droits d’exportations de grumes qui seraient vendus aux enchères aux opérateurs économiques.
« Chaque année un État pourra fixer comme objectif de n’exporter, par exemple, que 20 % de l’équivalent de la production formelle de bois total du pays et allouer les 80 % restant à l’alimentation des usines. Les 20 % de quotas pourront être alloués sous la forme de droits d’exportation qui seraient mis aux enchères et vendus au plus offrant. Ainsi, vous aurez des opérateurs économiques qui vont, en fonction de leur marché, en fonction des prix, acheter ces droits d’exportation pour exporter telle ou telle essence de bois, soit de basse qualité soit de très bonne qualité. Ces droits d’exportation pourraient être revendus en cours d’année à d’autres opérateurs, si le marché est moins bon que prévu et qu’un opérateur a acheté plus de droits qu’il ne peut en utiliser », souligne-t-il. « Cela permettrait d’offrir une protection significative, mais pas excessive aux industries locales, qui sauront qu’elles peuvent disposer de suffisamment de matière brute à des prix raisonnables, tout en permettant aux États d’obtenir des revenus liés à la vente aux enchères des droits d’exportation ».
Espoir Olodo
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