(Agence Ecofin) - Attendue depuis près d’une dizaine d’années, « The Trials of Winnie Mandela », la série événement sur la vie de l’une des figures phares de la lutte contre l’apartheid, est disponible sur Netflix. A quelques heures du lancement de la diffusion sur la plateforme de streaming, Ivor Ichikowitz, producteur de la série et ami de Winnie Mandela, avait accordé une interview à l’Agence Ecofin. Il nous parle de la réalisation de la série, mais surtout de Winnie Mandela qui a porté à bout de bras la lutte contre l’apartheid pendant que Nelson Mandela était incarcéré et que les grandes figures de l’ANC étaient en exil.
Agence Ecofin : J’ai lu qu’au démarrage du projet, vous étiez sincèrement convaincu qu’il s’agirait d’un documentaire classique de 120 minutes, livrable en 12 mois. 11 ans plus tard, vous sortez une série de 7 épisodes. Qu’est-ce qui, précisément, a fait basculer le projet d’un format à l’autre ?
Ivor Ichikowitz : Eh bien, il faut d’abord préciser que je me consacre personnellement, depuis de nombreuses années, à la documentation de l’histoire orale de la transition sud-africaine. Dans le cadre des Archives africaines d’histoire orale, un projet de ma fondation, nous avons recueilli des témoignages de personnes qui ont été des acteurs à part entière de la lutte contre l’apartheid et de la transition en Afrique du Sud. Collecter ces témoignages est une passion profonde chez moi. Et l’une des choses que j’ai réalisées, c’est que nous avions une fenêtre limitée pour capturer ces récits et les préserver pour les générations futures afin qu’elles aient le privilège, comme je l’ai eu moi-même, de connaître ces hommes et ces femmes, d’entendre leurs histoires racontées avec leurs propres mots.
Ce qui m’a frappé, c’est que beaucoup de gens se montraient très réticents à raconter l’histoire dans son intégralité. Beaucoup filtraient soigneusement ce qu’ils acceptaient de dire. Puis, j’ai eu la chance de connaître Winnie Mandela. Et j’ai compris qu’elle avait un trésor de récits à partager, des récits qui pouvaient transmettre à la fois l’histoire de la lutte et sa propre histoire. Lorsque nous nous sommes lancés dans ce projet, c’était après des années de persuasion mutuelle : nous devions pouvoir nous parler franchement. J’avais construit avec elle une relation très solide, une relation de confiance, qui lui a permis de s’ouvrir en profondeur et de raconter non seulement son histoire dans ses propres mots, mais aussi une grande partie de l’histoire de l’Afrique du Sud avec une honnêteté saisissante.

Nous n’avons pas abordé ce documentaire de façon traditionnelle. Nous ne sommes pas partis d’un traitement préétabli pour y faire rentrer des interviews. Nous nous sommes embarqués dans un voyage de découverte, parce que je ne savais pas où tout cela allait nous mener. La réalisatrice avec laquelle je collaborais, Mandy Jacobson, malheureusement décédée depuis, avait pour mission de conduire de nombreuses interviews avec Winnie sur une longue période. Et au fil des entretiens, Winnie nous ouvrait des chemins de plus en plus nombreux, chacun débouchant sur une nouvelle histoire. Nous disposions d’une telle richesse de matière qu’il était impossible de tout condenser en un documentaire traditionnel de 90 ou 120 minutes. Nous avons compris que pour rendre justice à cette femme remarquable, mais aussi aux circonstances et à l’histoire qu’elle racontait, il fallait en faire une série documentaire. C’est ce que nous avons obtenu au bout du compte. Le projet a évolué de lui-même, ce n’était pas planifié.
« Nous ne valorisons pas suffisamment nos héros, et nous ne racontons certainement pas leurs histoires assez, ni ne les célébrons comme il se doit. »
AE : Selon d’autres interviews que vous avez données, le déclencheur pour créer « The Trials of Winnie Mandela » est venu de l’autobiographie de Winnie sur son séjour en isolement, lorsqu’elle était en prison (à Pretoria entre 1969 et 1970). Vous avez aussi confié ailleurs qu’une question de votre propre fils, qui ne comprenait pas vraiment ce qu’avait été l’apartheid, vous avait ébranlé. Lequel de ces deux moments vous a vraiment donné envie de vous lancer ?
I.I : Je suis très impressionné. (Rires) Vous avez vraiment bien fait vos recherches. Oui, absolument. Vous savez, j’ai grandi à une période particulière de l’histoire sud-africaine, celle de la transition. J’ai vécu les dernières années de l’apartheid. J’ai vécu la fin de la lutte. J’ai vécu la naissance de la nouvelle Afrique du Sud, et avec elle, la naissance d’une nouvelle Afrique.
En 1994, l’histoire du continent a basculé, parce que la libération de l’Afrique du Sud n’était pas seulement une libération pour une nation ; c’était le point d’orgue de la libération du reste du continent tout entier. Et c’était aussi le moment à partir duquel le continent pouvait enfin tourner la page des luttes de libération et entamer le combat pour la croissance économique et le développement. Mon fils est né en 1994. Et à un moment de sa scolarité, j’ai réalisé qu’il n’aurait aucune compréhension de l’histoire récente dans laquelle il était né, à moins que nous ne commencions à collecter cette histoire orale et à raconter ces récits dans la tradition africaine.
Ça a été une immense motivation pour moi, parce que j’ai compris que mon fils n’était qu’une métaphore pour des dizaines de millions de jeunes Africains qui naîtraient sur ce continent sans connaître ni comprendre la lutte pour mettre fin au colonialisme, ni la lutte que nous avons menée pour abolir l’apartheid. Comment cette génération peut-elle bâtir son avenir si elle ne comprend pas les combats, la douleur, la souffrance et les sacrifices extraordinaires que leurs ancêtres ont consentis pour leur offrir leur liberté ? Je suis devenu très passionné non seulement par la collecte de cette histoire, mais par le recueil des témoignages originaux des personnes qui en étaient les acteurs ; des gens que je connaissais pour beaucoup et dont j’avais entendu les histoires, mais qui, je le savais, ne seraient pas là éternellement.
Aujourd’hui, nous avons une archive extrêmement riche sur l’histoire sud-africaine en particulier. Et l’une de mes ambitions est de commencer à collecter les récits africains au sens large, parce que ce n’est pas un problème propre à l’Afrique du Sud. C’est un vrai problème à l’échelle du continent. Nous ne valorisons pas suffisamment nos héros, et nous ne racontons certainement pas leurs histoires assez, ni ne les célébrons comme il se doit.
« Winnie a partagé avec nous des moments intimes. Nous l’avons vue sous son meilleur jour et nous l’avons aussi vue sous son pire jour. »
AE : Vous l’avez filmée deux jours par semaine pendant huit ans selon la presse sud-africaine. Au-delà du volume brut des images, qu’est-ce qu’une telle durée vous apporte qu’aucune interview classique ne pourrait jamais vous donner ?
I.I : Je pense que c’est sans doute un peu exagéré de dire deux jours chaque semaine sans exception. Mais nous l’avons bel et bien rencontrée de nombreuses, très nombreuses fois. Et par moments, nous passions des semaines entières avec elle. Ce n’était plus des interviews, mais des conversations que nous avions. C’était un voyage. Un voyage pour Winnie, parce que cela lui donnait l’occasion de revivre de nombreux aspects de sa vie ; un voyage pour ses petites-filles aussi, parce qu’une partie de tout cela, c’était Winnie en train de raconter son histoire à ses petites-filles.
Ce processus de découverte ne se limitait pas à nous : il concernait aussi ses petites-filles, qui ont eu le courage de traverser avec leur grand-mère ce voyage extrêmement difficile. Il leur a fallu beaucoup de courage, parce qu’elles ne connaissaient pas grand-chose de ces histoires. Elles n’avaient jamais vraiment exploré ce que Winnie avait traversé. Mais elles étaient ouvertes. Ce n’était donc pas un processus de fabrication documentaire au sens traditionnel du terme. C’était une collecte d’histoire orale qui s’est déployée sur de nombreuses années. Winnie a partagé avec nous des moments intimes. Nous l’avons vue sous son meilleur jour et nous l’avons aussi vue sous son pire jour. Elle avait suffisamment confiance, suffisamment de générosité, pour se montrer vulnérable face à la caméra et laisser apparaître toutes les facettes d’une personnalité complexe.

Vous verrez, en regardant la série, que Winnie était un être d’une immense complexité. Elle n’avait pas peur que nous plongions très profondément dans des territoires difficiles du passé. Elle n’a jamais cherché à nous en empêcher. Elle nous a même probablement encouragés à affronter le bon, le mauvais et le pire. C’était d’une générosité vraiment remarquable de sa part.
« C’est elle qui a conduit la lutte. C’est elle qui a porté le flambeau. C’est elle qui a assumé les conséquences, alors que les autres étaient largement à l’abri. »
AE : Je comprends mieux maintenant pourquoi Mandy Jacobson, votre coproductrice, a qualifié ce travail de « danse délicate » entre la grandeur et la fragilité humaine. C’est l’occasion ici de saluer sa mémoire. J’ai appris que Winnie Mandela vous avait elle-même remis une liste de ses pires ennemis en vous demandant d’aller les écouter. Comment exactement a-t-elle formulé cette demande, et quel nom, sur cette liste, vous a le plus surpris ?
I.I : Nous nous sommes entendus avec Winnie dès le départ : nous allions la laisser raconter son histoire avec ses propres mots. Je lui ai promis, en tant qu’ami et en tant que personne qui voulait que ce processus de découverte soit totalement transparent, que nous ne mettrions aucune orientation éditoriale sur ce que nous allions faire. En échange, je lui ai demandé de nous permettre de raconter une histoire équilibrée. Nous allions évidemment parler aux gens qui l’aimaient, mais nous voulions aussi parler à ceux qui étaient ses ennemis et la détestaient.
Elle a accepté sans hésiter. Elle était totalement partante, et au fil du voyage, quand nous tombions sur des parties difficiles de son histoire, elle nous disait : « Celui-là, c’est celui qui m’a donné le plus de fil à retordre. Allez lui parler, découvrez pourquoi. Trouvez pourquoi ils me haïssaient autant. » Et nous le faisions. Beaucoup de personnes ont été très généreuses.
Parmi les noms qu’elle nous a fournis, celui qui m’a le plus surpris était heureux de parler. Il s’agissait d’un officier du renseignement de l’ère de l’apartheid, chargé d’une campagne de propagande contre elle. C’était un espion, mandaté par le régime de l’apartheid pour s’occuper d’elle sur le plan de sa réputation. Le gouvernement de l’apartheid avait une peur viscérale d’elle, car il avait compris que si on ne la contrôlait pas, elle pouvait alimenter une révolution. Et si on la tuait ou la laissait mourir, cela alimenterait aussi une révolution. Il fallait donc la garder en vie et la contrôler. Cet homme raconte son histoire dans le film. Il raconte comment il a été chargé de ternir son nom, de salir sa réputation, de la transformer effectivement en méchante de l’histoire. Ça m’a vraiment surpris. J’ai été surpris qu’il soit prêt à parler. J’ai été surpris par ce qu’il a révélé. Il a confirmé des choses que tout le monde avait toujours pressenties sans pouvoir les prouver. Et ça, ça m’a frappé.
Il y avait aussi d’autres choses qui m’ont surpris. Notamment la prise de conscience de Winnie qu’elle allait devoir beaucoup sacrifier pour accomplir ce qu’elle a finalement accompli. Et elle y était prête. Elle n’avait pas peur d’affronter les choses les plus difficiles, quelle que soit la période de sa vie.
En tant que femme africaine, elle a fait face à certains des abus les plus sévères qui soient : abus émotionnels, psychologiques, physiques ; mais rien ne lui faisait peur. Parce qu’elle était tellement engagée dans la libération de l’Afrique, tellement engagée dans la libération de l’Afrique du Sud, tellement engagée dans la libération des femmes africaines qu’elle était prête à tout endurer. Et je pense que c’est une partie du récit que nous voulions raconter parce que nous voulions que cela serve de source d’inspiration aux jeunes femmes africaines, non seulement pour leur faire comprendre qu’en tant que femmes, elles détiennent un pouvoir immense qu’il leur suffit d’exercer, mais aussi pour leur montrer qu’une seule femme a pu en faire la démonstration.
Car il n’y a aucun doute : qu’on l’aime ou qu’on la déteste, à la fin du documentaire, on ne peut pas nier qu’elle a probablement joué le rôle le plus important dans la lutte contre l’apartheid. Ce n’était pas la seule personne, mais c’est elle qui a maintenu la flamme pendant que tout le monde était en exil ou en prison. C’est elle qui a conduit la lutte. C’est elle qui a porté le flambeau. C’est elle qui a assumé les conséquences, alors que les autres étaient largement à l’abri.
« Elle avait des convictions profondes ; elle voulait que l’aboutissement de la lutte soit la libération totale de l’Afrique. »
AE : Vous avez déclaré avoir eu de nombreux « débats musclés » avec elle. Pouvez-vous citer un désaccord précis sur lequel aucun de vous deux n’a jamais cédé, et qui figure dans la série ?
I.I : Nos débats portaient sur des questions de principe liées à la lutte. Je suis fermement convaincu que pour que deux parties se comprennent, il faut trouver un compromis. Winnie n’était pas une femme de compromis. Elle avait des convictions profondes ; elle voulait que l’aboutissement de la lutte soit la libération totale de l’Afrique. Le compromis ne l’intéressait pas. Il y avait des débats acharnés là-dessus et nous restions chacun sur nos positions, parce que l’un des reproches les plus profonds qu’elle adressait à l’ANC et à Nelson Mandela, c’était d’avoir été trop mous. Elle avait le sentiment qu’ils avaient, dans une certaine mesure, trahi la révolution et trahi la lutte. Moi, j’avais un point de vue légèrement différent : je pensais qu’ils avaient accepté des compromis pour parvenir à un résultat qui évitait une révolution armée extrêmement sanglante, avec laquelle nous serions peut-être encore aux prises aujourd’hui. Mais Winnie tenait bon, elle tenait absolument bon.

Winnie Mandela et Ivor Ichikowitz
Il y avait beaucoup de sujets sur lesquels nous débattions avec une grande véhémence, et l’une des choses que j’admirais chez elle, c’est que souvent nous acceptions de ne pas être d’accord et je pense que, tout au long de sa vie, Winnie n’a jamais cherché à imposer ses vues aux autres. Elle avait conscience que ses positions lui appartenaient, elle se battait pour ses principes, mais elle respectait aussi le fait que d’autres avaient d’autres points de vue, et elle les écoutait. Elle n’était pas forcément d’accord, et elle continuait à n’en faire qu’à sa tête de toute façon.
« L’une des questions que l’une des petites-filles pose dans la série, c’est : comment affronter sa propre grand-mère et lui demander si elle est une meurtrière ? »
AE : La feuille de route qu’elle vous a donnée était claire : « montre le bon, le mauvais et le pire. » À quel moment du tournage avez-vous compris ce que cette exigence allait réellement coûter, à elle autant qu’à vous ?
I.I : De toutes les interviews que j’ai accordées sur la série, c’est la question la plus intéressante qu’on m’ait posée (rires). Oui, ce n’était pas seulement l’histoire de Winnie. C’était vraiment l’histoire de la lutte vue à travers ses yeux. Il y aura aussi des récits de la lutte vus à travers d’autres regards, mais quand nous avons réalisé que dans cette histoire il n’allait pas y avoir de saints absolus ni de coupables absolus, et que le récit de Winnie n’allait pas nécessairement être un récit commode, parce qu’elle portait une vision très crue et très tranchée de la façon dont le processus s’est ensuite déroulé, nous avons compris que nous mettions peut-être à jour une vérité dérangeante, sans savoir du tout comment elle allait être reçue.
Mais dans le vrai esprit de la tradition orale africaine, j’ai été très clair avec l’équipe, et Mandy Jacobson a suivi ma ligne à la lettre, comme les monteurs et le reste de l’équipe : nous n’allions pas embellir l’histoire, et nous assumerions le coût total, ainsi que les risques liés au fait de raconter une histoire susceptible de contenir des vérités dérangeantes. Le point positif, c’est que je pense que l’Afrique du Sud, et j’espère le reste du continent, est aujourd’hui assez mûr pour absorber les deux versants de l’histoire et se faire sa propre opinion. Aussi, je pense que Winnie a compris que dans ce processus, il y aurait toujours des gens qui l’aimeraient passionnément et d’autres qui la détesteraient profondément ; et elle s’en moquait. Et dès lors que j’ai réalisé que Winnie elle-même était à l’aise avec ça, je l’étais aussi.
J’ai également réalisé que les petites-filles elles-mêmes étaient prêtes à traverser ce voyage et à affronter des choses qui ne plaçaient pas forcément leur grand-mère sous le meilleur jour. L’une des questions que l’une des petites-filles pose dans la série, c’est : comment affronter sa propre grand-mère et lui demander si elle est une meurtrière ? Comment lui demander si elle avait une liaison et trahissait leur grand-père, Nelson Mandela ? Comment affronter ces choses-là ? Et c’est là que le voyage commence vraiment, parce qu’elles les affrontent effectivement. Et Winnie leur raconte l’histoire avec ses propres mots et c’était vraiment pour elles, parce que ça a détruit quelques mythes et leur a permis de prendre toute la mesure de la femme remarquable et complexe qu’était leur grand-mère.
« Il y en a qui croient encore aujourd’hui que Winnie est le diable incarné. »
AE : La série donne la parole aux familles de Stompie Moeketsi et de Siboniso Tshabalala, ainsi qu’à d’anciens membres du Mandela United Football Club. Qu’est-ce que ces voix font remonter à la surface que ni la presse de l’époque ni la Commission Vérité et Réconciliation n’avaient réussi à mettre en lumière ?
I.I : Je pense que ce sont là certaines des voix les plus importantes, parce que ce sont elles qui étaient en mesure de partager la réalité de ce qui se passait sur le terrain à l’époque. Et ce qu’elles ont partagé, c’est qu’il y avait une guerre. Et cette guerre n’a jamais été correctement rapportée. On a trop souvent découpé l’histoire en tranches étroites sans jamais parler du reste des acteurs en présence à l’époque. Et je crois que pour la première fois, en un seul endroit, nous avons donné la parole à des gens qui ont été dans ce processus aux côtés de Winnie, et nous leur avons offert l’occasion non pas de raconter une histoire quelconque, mais de livrer leur propre lecture du contexte de ce qui se passait alors. Pour moi, c’était d’une importance capitale. D’abord, que nous puissions les retrouver. Ensuite, qu’ils acceptent de parler. Et vous en verrez certains s’exprimer avec une véhémence totale ; il y en a qui croient encore aujourd’hui que Winnie est le diable incarné. D’autres disent plutôt : « Nous avons souffert. Elle nous a fait souffrir. Mais nous comprenons, à cause des circonstances. »
Ce qui me frappe profondément, c’est que beaucoup de ces gens, impliqués à l’époque, sont sortis de la lutte pour devenir de grands hommes d’affaires et racontent leur histoire depuis une position de confort et de sécurité. Puis il y a d’autres personnes qui vivent encore dans les townships aujourd’hui et n’ont vu aucun des bénéfices de la lutte. Et c’est là, pour moi, l’une des choses les plus importantes que montre cette série. Nous n’avons pas encore atteint les niveaux d’égalité pour lesquels nous nous sommes battus. Nous n’avons pas encore obtenu l’émancipation économique pour laquelle nous avons lutté. Et c’est ce qui rendait Winnie amère, jusqu’au dernier jour de sa vie. Et c’est à travers ces voix, celles des membres du club de football, de la famille de Stompie, des gens impliqués dans toute cette histoire, qu’on le voit avec une clarté saisissante.
NB : Stompie Moeketsi était un jeune activiste sud-africain de 14 ans, membre du United Democratic Front (UDF), assassiné le 1er janvier 1989. Enlevé par des gardes du corps de Winnie Mandela (le "Mandela United Football Club"), il a été torturé et tué, accusé à tort d'être un informateur de la police.
« L’histoire de Winnie démontre que les femmes noires, quelles que soient les circonstances qui les entourent, ont le pouvoir d’influencer le monde. »
AE : Une condamnation pour enlèvement en 1991. Une condamnation pour fraude en 2003. Des accusations d’avoir incité au « necklacing » (exécution par l’immolation d’un pneu en feu passé autour du supplicié). Comment la série traite-t-elle ces faits sans les minimiser, tout en évitant d’en faire le seul prisme de lecture de toute la vie de Winnie Mandela ?
I.I : Il serait très facile de faire une série uniquement sur ces questions. Et d’abord, Winnie ne les a pas minimisées du tout. Elle dit dans la série que son prénom signifie littéralement « procès ». Et quand son père lui a donné ce prénom, qui aurait jamais pu imaginer qu’elle passerait toute sa vie à traverser les tribunaux sud-africains, d’un procès à l’autre ? Je pense que ces procès, replacés dans leur contexte, laissent planer un grand point d’interrogation sur ce qui les a motivés. Et quand on commence à comprendre qu’une grande partie d’entre eux étaient politiquement motivés, conçus pour la discréditer, mais aussi que certains avaient une réelle substance, on perçoit mieux la complexité de la chose.
Winnie, de son propre aveu, n’était pas une sainte. Elle a utilisé les outils à sa disposition pour mener une guerre. Et elle n’a jamais présenté d’excuses pour avoir fait ce qu’elle estimait devoir faire. Si cela signifiait passer la moitié de sa vie en prison et devant les tribunaux du pays, elle y était prête. Elle n’a pas esquivé ces sujets. Nous non plus. Mais nous ne voulions pas que la série se résume à ça. Parce que toutes ces choses ont été traitées des millions de fois. Des propagandistes, des réalisateurs de documentaires, des sensationnalistes les ont traitées des millions de fois. Et à chaque fois, avec un point de vue particulier, un agenda. Nous, nous ne voulions pas aborder ces sujets avec un agenda. Mais nous voulions aussi donner au spectateur le luxe de tirer de chacun de ces épisodes ce qu’il souhaitait, pour se construire une image complète de l’histoire et de la vie de Winnie.
Cette série apporte beaucoup à cette question. Je pense que Winnie avait cette force intérieure pour mener son combat sans le soutien des hommes qui l’entouraient. Elle a dû faire ses preuves encore et encore pour avoir la crédibilité de mener ce combat. Par ailleurs, elle avait d’immenses préjugés culturels à surmonter. Et elle y était prête. Parce que combien de fois les femmes se voient-elles opposer un refus sur une question pour laquelle elles se battent avec conviction, et se faire dire que ce n’est pas là ce qu’une femme devrait faire ? Que le guerrier, c’est l’homme.
Mais Winnie était une vraie guerrière. Elle ne prétendait pas une seule seconde que chaque femme noire devrait être une guerrière. Je ne le suggère pas non plus et je ne dis certainement pas que c’est un appel à ce que les jeunes femmes noires partent en guerre. Mais j’en suis absolument certain : l’histoire de Winnie démontre que les femmes noires, quelles que soient les circonstances qui les entourent, ont le pouvoir d’influencer le monde. Que ce soit dans les affaires, dans l’éducation ou en politique, peu importe. Et l’un des messages essentiels ici est un appel à l’action adressé aux femmes africaines : vous êtes celles qui peuvent changer les choses. Winnie en était la preuve vivante.
« Elle aurait très facilement pu se laisser porter par le courant, se contenter d’être la première dame et laisser ses principes s’effacer. Elle a refusé, pour continuer la lutte. »
AE : Pendant vingt-sept ans, elle a été la dépositaire publique du nom Mandela. Quand Nelson est rentré, le récit officiel s’est reconstruit autour de lui. Votre série rééquilibre-t-elle l’histoire, ou la restaure-t-elle ?
I.I : Je pense que ce que la série montre, c’est le moment de bascule à partir duquel c’est elle qui incarne le nom Mandela. Puis ce flambeau est remis à Nelson Mandela et elle se retrouve pratiquement mise de côté. Et je pense que c’est pour Winnie ce qu’il y a eu de plus difficile à vivre. C’est précisément ce qui, au fond, lui a causé la plus grande douleur dans la vie.
Je pense que cela illustre à quel point l’histoire peut être d’une cruauté implacable, parce que jamais vous ne pourriez rendre Winnie Mandela sans importance. Mais elle s’est vraiment trouvée en marge du reste du processus parce qu’elle refusait de transiger. Et que ce refus ait été juste ou non, c’est presque sans importance ; le plus dur à croire, c’est qu’elle aurait très facilement pu se laisser porter par le courant, faire comme tout le monde, se contenter d’être la première dame et laisser ses principes s’effacer. Elle a refusé, pour continuer la lutte. Alors que tout le monde se préparait à gouverner, Winnie était encore dans la lutte. Et je pense que nous le montrons de façon assez claire. La véritable douleur de Winnie venait de la prise de conscience qu’elle était en train d’être effacée de l’histoire parce qu’elle était gênante à ce moment précis.
Et l’une des choses les plus extraordinaires, pour moi, c’est que, aussi clivante qu’ait été Winnie de son vivant, à sa mort, elle est devenue une force d’unité remarquable. Le deuil qui a déferlé de tout le continent, depuis l’Afrique du Sud elle-même ; le fait que tout le monde, rivaux politiques, Blancs, Noirs, métis, Indiens, étrangers, se soient réunis pour pleurer Winnie ensemble, parce qu’ils la reconnaissaient comme l’une des mères fondatrices de la nation… C’était du jamais vu.

AE : Qu’est-ce que cette série dit de ce que l’Afrique du Sud post-apartheid n’a pas su, ou pas voulu faire avec Winnie ?
I.I : Winnie était très amère vers la fin. Vraiment. Elle n’était pas heureuse de son propre parti. Elle n’était pas heureuse de beaucoup de ses propres camarades. L’ANC traversait une période extrêmement difficile, et Winnie ne s’en cachait pas. Elle refusait de suivre la ligne du parti. Elle n’hésitait pas à dire la vérité aux puissants et était très critique à l’égard de ses camarades. Et je pense que la série le montre bien.
L’un de mes regrets, c’est que nous n’ayons peut-être pas eu l’espace pour approfondir davantage ce sujet. Ce sera peut-être l’objet d’un prochain travail auquel je pense en ce moment, parce que je crois qu’il y a vraiment une histoire à raconter là. Je pense que lorsqu’on regarde notre histoire, il faut célébrer nos succès, et nous en avons eu beaucoup. Les mouvements de libération africains à travers le continent ont été immensément couronnés de succès à certains égards. Mais ils ont aussi échoué sur beaucoup de points. Et autant nous devons célébrer nos succès, autant nous devons avoir le courage d’affronter nos échecs. Parce que si on ne les affronte pas, comment guider les générations futures pour qu’elles ne répètent pas les mêmes erreurs ? Et c’est ce que demandait Winnie : que le parti au pouvoir et le gouvernement affrontent ces échecs et les reconnaissent, pour que les choses puissent être corrigées.
AE : Vous avez longtemps défendu l’idée que l’Afrique doit raconter sa propre histoire avec sa propre voix. Vous le faites ici sur Netflix, une plateforme américaine. Comment gérez-vous cette dualité entre souveraineté narrative et distribution mondiale ?
I.I : C’est une équation vraiment très difficile à résoudre. L’un des objectifs de la série était de faire en sorte que le plus grand nombre possible de jeunes Africains puissent la regarder. Nous avons longuement et soigneusement réfléchi à l’idée de la mettre sur Netflix. D’abord, le format ne s’adapte pas facilement à n’importe quelle plateforme. Ensuite, les plateformes en clair en Afrique ne sont vraiment pas le moyen idéal pour atteindre ce public-là. Et après beaucoup de recherches et beaucoup d’échanges avec Netflix, nous avons conclu, en référence à l’idée de McLuhan, le médium c’est le message, que Netflix avait, à nos yeux, établi une présence assez forte en Afrique comme plateforme de référence.
L’investissement de Netflix dans le contenu africain commençait à devenir très réel et très tangible. Et Netflix voulait parler à ce public autant que nous. Nous avons aussi estimé que cela devait être sur une plateforme appréciée de la nouvelle génération, une plateforme qui fasse rêver. C’est très simple : vous pouvez avoir le plus grand opéra du monde, si vous le présentez dans un entrepôt, sa portée sera celle du contexte d’un entrepôt. Vous pouvez avoir une histoire remarquable à raconter, si vous ne la présentez pas sur la bonne plateforme, elle n’aura pas l’attention qu’elle mérite. Je pense que c’est vraiment courageux de la part de Netflix de porter cela. Et je leur en suis très reconnaissant.
Je suis également très reconnaissant à Netflix de croire en l’Afrique et d’investir dans le cinéma africain. J’ai beaucoup à dire sur l’avenir du film africain, parce que je pense que la série démontre que nous, en Afrique, sommes capables de produire des œuvres de niveau mondial absolu. Et mon vœu profond, c’est que cela voyage dans d’autres pays du monde autant qu’en Afrique. C’était une décision difficile. Et je pense que, même s’il est encore tôt pour être définitif sur le sujet, c’était la bonne.
« Nous allons avoir la population la plus jeune du monde. Il faut absolument commencer à produire du contenu qui soit pertinent pour cette population, et il faut commencer à investir dans ce contenu. »
AE : La série est présentée comme le documentaire le plus cher jamais produit en Afrique du Sud. Concrètement, qu’est-ce que cela dit des moyens et du marché du documentaire africain en 2026 ?
I.I : D’abord, je préférerais nuancer en disant l’un des plus chers, parce qu’il n’existe pas vraiment de statistiques fiables à ce sujet. Ce documentaire a pris onze ans à être réalisé. Et il y avait une équipe à plein temps pendant onze ans : vous imaginez ce que cela a représenté comme coût. Comme je le disais, ça n’avait jamais été le plan. Nous ne sommes pas partis en disant que nous allions faire le documentaire le plus cher possible, simplement parce que le budget était là. Nous avons suivi l’histoire, et en la suivant, cela a pris environ 8 ans de plus que prévu.
Ce que ça dit, à mon avis, c’est qu’il existe en Afrique des histoires qui justifient l’investissement. Et très bientôt, l’Afrique représentera l’un des plus grands marchés du divertissement dans le monde. Nous allons avoir la population la plus jeune du monde. Il faut absolument commencer à produire du contenu qui soit pertinent pour cette population, et il faut commencer à investir dans ce contenu. Les plateformes comme Netflix, qui investissent en Afrique, voient ce potentiel et cette opportunité. Malheureusement, beaucoup de plateformes africaines ne le voient pas encore et n’investissent donc pas pour se moderniser. Mais ce que cette série démontre, c’est que nous avons, en Afrique, la capacité de fournir une qualité de production aux standards mondiaux et que ces productions méritent d’être valorisées autant que n’importe quelle production venue d’ailleurs dans le monde.
Nous devons exiger des plateformes, qu’elles soient en clair ou en streaming, des investissements toujours plus importants dans les histoires africaines. Nous avons besoin d’une industrie cinématographique africaine beaucoup plus robuste. Le monde entier vient tourner en Afrique pour des productions destinées à d’autres marchés, en utilisant nos décors, nos équipes, nos savoir-faire. Il est temps de retourner tout cela au profit du contenu africain.
« Dans un environnement où l’information est fragmentée et où l’on peut célébrer ou détruire quelqu’un en deux cents caractères, chaque jeune, chaque Africain a besoin de connaître tous les faits avant de se forger une opinion. »
AE : À qui s’adresse la série ? Au public sud-africain qui croit déjà connaître l’histoire ? À la jeunesse du continent ? À la diaspora ? Ou au spectateur mondial qui ne connaît que Nelson ?
I.I : D’abord, nous voulions toucher la jeunesse africaine ; toute la jeunesse africaine. Nous voulions la toucher parce que l’histoire de Winnie est un microcosme de l’histoire de la lutte dans chaque pays africain. Il existe des parallèles entre la lutte anti-apartheid et toutes les autres luttes de libération en Afrique. Nous voulons parler à la jeunesse africaine, francophone, anglophone, lusophone, à tous les Africains, parce que c’est une histoire d’espoir, de résilience, de force, et parce que notre africanité est notre superpouvoir. C’était l’objectif numéro un.
L’objectif numéro deux, c’était de parler à tous les Sud-Africains. Leur rappeler pour quoi nous avons combattu. Leur rappeler le prix qui a été payé pour notre liberté, à un moment où une nouvelle génération de dirigeants entre en scène, qui n’a jamais fait partie de ce processus et ne connaît tout simplement pas cette histoire. Nous voulions aussi parler aux femmes du monde entier, non pas pour les mobiliser, mais pour leur faire prendre conscience qu’elles sont aussi capables de changer le monde que n’importe qui d’autre.
Et puis bien sûr, nous voulions porter cette remarquable histoire africaine au monde entier, parce que oui, tout le monde connaît l’histoire de Nelson Mandela, et, malheureusement, cette histoire n’a jamais été racontée avec sa propre voix, et il est trop tard pour cela désormais. Mais il y avait là une occasion de raconter l’histoire d’un autre Mandela et je n’émets aucun jugement, c’est au spectateur de se forger sa propre opinion sur celle qui a peut-être créé le Mandela que nous connaissons tous, qui a probablement souffert autant sinon plus pour y parvenir, et dont très peu de gens savent quoi que ce soit.
Nous voulions aussi montrer au monde que personne ne possède une sainteté entière. Dans un environnement où l’information est fragmentée et où l’on peut célébrer ou détruire quelqu’un en deux cents caractères, chaque jeune, chaque Africain quel que soit son âge, a besoin de connaître tous les faits avant de se forger une opinion. Et c’est là, pour moi, le voyage le plus important : quand nous avons commencé ce film, je n’avais pas décidé de ce que je pensais de Winnie. C’était mon amie, j’avais un immense respect pour elle ; mais je ne savais pas si nous avions affaire à la pécheresse ultime ou à la sainte ultime. Et pour être honnête, à la fin du film et au terme de ce long processus, je ne suis toujours pas certain de connaître la réponse.
Mais parfois la réponse, c’est simplement qu’elle était humaine, comme nous tous. Et parfois il faut célébrer nos héros pour ce qu’ils sont : des êtres humains, sans exiger d’eux qu’ils soient des monstres absolus ou des êtres parfaits. Et c’est là, pour moi, l’un des enseignements les plus précieux de tout cet exercice.
AE : Si Winnie pouvait regarder cette série aujourd’hui, en une phrase, qu’aimeriez-vous l’entendre vous dire ?
I.I : Vous savez, en terminant la série, et avec la tristesse de savoir que ma collaboratrice Mandy Jacobson, avec qui j’avais commencé cette aventure, n’est plus là pour voir le produit final, je me suis toujours demandé ce qu’elles auraient dit toutes les deux. Et à chaque décision que nous avons prise sur la série, je me suis posé exactement cette question. Parce que j’avais fait des promesses très précises et très claires à Winnie : que nous n’embellirions pas, que nous n’imposerions pas de commentaire éditorial, que nous montrerions les choses telles qu’elles étaient et que nous lui permettrions de raconter son histoire dans ses propres mots. Et je crois que nous y sommes parvenus. Je pense qu’elle aurait été très, très heureuse du résultat final. Je pense que c’est ce qu’elle voulait voir. Et j’aime penser qu’elle m’aurait serré dans ses bras et m’aurait dit : on l’a fait.
Propos recueillis par Servan Ahougnon
La Gambie privilégie l’extension du réseau pour atteindre l’accès universel à l’électricité
La Gambie privilégie l’extension du réseau pour atteindre l’accès universel à l’électricité
La Gambie privilégie le raccordement au réseau pour augmenter l’accès à l’électricité, notamment en milieu rural. De nouveaux investissements publics...Huiles végétales : le colza et le tournesol porteront le commerce mondial en 2026/2027 (USDA)
Huiles végétales : le colza et le tournesol porteront le commerce mondial en 2026/2027 (USDA)
L’huile de colza et l’huile de tournesol représentent ensemble environ 25 % de la consommation mondiale d’huiles végétales. Ces deux oléagineuses,...Le Kenya prévoit d’étendre son réseau ferroviaire vers la Tanzanie
Le Kenya prévoit d’étendre son réseau ferroviaire vers la Tanzanie
Avec la progression du commerce intra-régional, les infrastructures de transport deviennent un enjeu central pour l’intégration économique en Afrique de...
Renaissance Cairo Mirage City Hotel, Egypt