(Agence Ecofin) - Sous les quartiers les plus anciens du Caire, un chantier pharaonique avance depuis quelques années. Ce que les plans officiels célèbrent comme une révolution de la mobilité urbaine laisse plus discrètes les questions liées aux effets potentiels des travaux sur un patrimoine vieux de mille ans.
Entre les ruelles séculaires du Caire islamique et les tunneliers de la ligne 4 du métro, l’Égypte tente de concilier modernisation des transports et préservation d’un patrimoine mondial. Le consortium égyptien composé d’Al-Moqawloon Al-Arab, Concord, Hassan Allam et Petrojet a lancé les travaux de la phase 2 de cette nouvelle artère souterraine. Son tracé traverse pourtant le cœur de la capitale, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979.
Selon les informations rapportées par Railways Africa, lundi 24 août, les études d’exécution sont désormais achevées et le transfert des emprises aux entreprises chargées du chantier est en cours. Longue de 27 kilomètres entre Fustat et New Cairo, cette deuxième phase traversera le cœur historique du Caire, comme l’indique la fiche de conception officielle de l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA), principal bailleur international de la ligne. Cette zone concentre plus de 600 monuments datant du VIIe au XXe siècle, avec de nombreuses mosquées et plusieurs bâtiments archéologiques.
Le même document liste les contraintes géotechniques et patrimoniales comme facteurs structurants de la conception. Autrement dit, la menace est connue, documentée, intégrée, mais peu mise en avant dans la communication officielle égyptienne.
Des fondations médiévales sous pression
Ces risques ne sont pas théoriques. Des études scientifiques publiées sur la plateforme Springer documentent la vulnérabilité sismique des bâtiments historiques du Caire islamique, dont beaucoup reposent sur des fondations médiévales fragilisées par des siècles d’humidité, de pollution et de vibrations induites par la circulation urbaine. Une étude publiée en 2025 dans la revue Heritage va plus loin, établissant que les vibrations continues induites par les véhicules atteignent une intensité élevée et provoquent des dommages au patrimoine architectural et archéologique de la ville. À cette pression s’ajoutent les tunneliers eux-mêmes, dont les effets de subsidence sur le sous-sol cairote sont documentés depuis les années 1980, aggravant un tissu urbain déjà vulnérable.
Face à cette accumulation de risques, l’UNESCO alerte sur la fragilité du site. Le Comité du patrimoine mondial a interpellé l’Égypte à plusieurs reprises sur l’absence de plan de conservation cohérent pour le Caire médiéval, exigeant la mise en place d’un district de planification spéciale et d’un plan urbain intégré. Plusieurs recommandations formulées par cette entité restent encore partiellement mises en œuvre.
Patrimoine et tourisme, un actif économique en jeu
Le Caire islamique n’est pas seulement une mémoire collective : c’est un actif économique. L’Égypte ambitionne d’accueillir 30 millions de touristes par an d’ici 2030, contre 19 millions en 2025, selon le Premier ministre Mostafa Madbouly. Le tourisme culturel, ancré dans les sites historiques du Caire médiéval, figure au cœur de cette stratégie nationale. Même si la ligne 4 a été pensée pour relier directement les pyramides de Gizeh et le Grand Egyptian Museum au centre du Caire, une dégradation accélérée des monuments classés au patrimoine mondial pourrait limiter cette ambition.
La Phase 2 prévoit 21 stations, dont 15 souterraines et 6 en élévation, traversant des secteurs aussi sensibles que Sayeda Aisha, Manshiet Nasser et les abords de l’Université Al-Azhar. Une fois la ligne complète, elle devrait transporter deux millions de passagers par jour, selon les projections du ministère des Transports. L’ambition est légitime dans une métropole de plus de 20 millions d’habitants. Entre la nécessité de désengorger Le Caire et l’obligation de préserver ce que des siècles ont bâti subsiste toutefois une équation que les autorités n’ont pas encore publiquement résolue.
Félicien Houindo Lokossou
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