Facebook Agence Ecofin Twitter Agence Ecofin LinkedIn Agence Ecofin
Instagram Agence Ecofin Youtube Agence Ecofin Tik Tok Agence Ecofin WhatsApp Agence Ecofin

Énergie en Afrique : le piège de la bancabilité

Fiacre E. Kakpo Fiacre E. Kakpo
  • Date de création: 26 août 2026 14:55

(Agence Ecofin) - Erigée en préalable au financement, la bancabilité peut conduire à attendre une demande solvable que le développement de l’électricité contribuerait pourtant à faire naître.

Près de 600 millions d’Africains vivent encore sans accès à l’électricité. Le diagnostic est établi et répété à chaque sommet. La réponse, elle, ne varie plus depuis trois décennies : il faudrait attirer l’investissement privé, sécuriser les contrats d’achat d’électricité, réduire le risque perçu et améliorer la bancabilité des projets. Ce vocabulaire a fini par tenir lieu de politique publique.

Il repose pourtant sur un raisonnement circulaire. Un projet énergétique est jugé finançable lorsqu’il s’adosse à un acheteur solvable et à une demande industrielle avérée. Or cette demande n’existe pas précisément parce que l’électricité manque. Le capital exige la preuve d’un marché que l’investissement peut contribuer à faire naître. Dans l’intervalle, un actif de 20 ans se finance à 12 ou 15 % en Afrique de l’Ouest, contre 4 à 6 % en Europe.

L’histoire européenne devrait inspirer davantage de modestie à ceux qui érigent la bancabilité en préalable. Lorsque la France nationalise son secteur électrique en 1946 et réorganise le secteur autour d’Électricité de France, aucun investisseur privé n’aurait souscrit au programme. Le financement vient du plan Marshall et d’une épargne rendue captive par le contrôle des changes. Lorsque Pierre Messmer engage, en 1974, le programme nucléaire qui conduira à la construction de 58 réacteurs, l’endettement d’EDF est jugé déraisonnable par une large part des économistes de l’époque. La décision a précédé la démonstration, et non l’inverse.

Un second argument mérite d’être retourné. On objecte aux programmes d’investissement énergétique qu’ils consomment des devises sans en produire et menaceraient les réserves de change de l’Union monétaire ouest-africaine. Le raisonnement ignore le coût de l’inaction. Chaque mois, des dizaines de milliers de groupes électrogènes consomment du gazole importé, payé en devises, indéfiniment. L’investissement initial dans une centrale solaire constitue une dépense ponctuelle majeure ; le générateur, lui, entraîne des dépenses récurrentes en carburant importé. Pour 50 MW, l’écart se compte de 1 à 10 : une sortie unique contre 20 années d’importations.

Rien de tout cela n’autorise l’imprudence. Le Ghana a montré ce qu’il en coûte de financer massivement une capacité de production sans réformer l’opérateur qui l’achète : une dette sectorielle devenue un problème macroéconomique, qui a contribué aux déséquilibres budgétaires et aux difficultés ayant précédé la restructuration de la dette souveraine en 2022. La liquidité ne crée pas la solvabilité. Tant qu’un tarif ne couvre pas son coût de revient, qu’un quart de l’électricité produite échappe à la facturation à cause d’infrastructures vétustes et que l’État demeure le premier mauvais payeur de sa propre compagnie nationale, tout financement se perd.

Reste à ordonner les deux. Vérité des tarifs, recouvrement effectif, réduction des pertes techniques et commerciales : ces réformes relèvent autant de la volonté politique que de la capacité à mobiliser les moyens nécessaires pour les mettre en œuvre. Elles précèdent le capital et peuvent réduire le risque perçu et, par conséquent, améliorer les conditions de financement.

Vient ensuite l’instrument que l’on dit manquer et qui existe déjà. Depuis 2017, le Regional Liquidity Support Facility d’ATIDI et de la KfW couvre les producteurs indépendants contre les retards de paiement des compagnies publiques : 63 millions d’euros de collatéral ont permis de mobiliser 172,5 millions de dollars de financement, pour cinq projets et 116 MW installés. Le dispositif est ouvert au Bénin, en Côte d’Ivoire, au Mali et au Niger. La sous-région l’utilise à peine. Il ne s’agit donc pas d’inventer une ingénierie financière, mais de renforcer politiquement celle qui existe déjà ou de corriger les imperfections du dispositif.

Les économistes et les financiers ne se trompent pas sur les mécanismes. Ils se trompent sur la place qu’ils accordent au calcul dans l’ordre des décisions. Aucun réseau électrique au monde n’a été construit parce qu’il était rentable. Ils l’ont tous été parce qu’un État avait décidé qu’ils devaient exister, et la rentabilité est venue après.

Fiacre E. Kakpo

Edité par M.F. Vahid Codjia

Sur le même thème
L’huile de colza et l’huile de tournesol représentent ensemble environ 25 % de la consommation mondiale d’huiles végétales. Ces deux oléagineuses, habituellement éclipsées par le...
Le promoteur camerounais prévoit 214 chambres et suites, 35 appartements hôteliers et 17 000 m² de bureaux. Le financement combine notamment 140,7 millions d’euros de...
SolarTaxi veut faire de son futur site de Prampram au Ghana une base d’exportation vers le reste de l'Afrique. Mais depuis février, la Zlecaf...
Trois ans après le début de la crise, le marché du diamant naturel subit toujours des prix bas et une demande en déclin, sous...