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Paradoxalement, les investissements dans la santé pâtiront de la crise du coronavirus

  • Date de création: 26 juin 2020 17:04

(Agence Ecofin) - Depuis son apparition en décembre 2019 à Wuhan, en Chine, la pandémie du coronavirus a poussé les gouvernements du monde entier à réorienter leurs priorités économiques. Vu la vitesse de propagation de la maladie et le nombre de victimes, les appels se multiplient en faveur d’investissements plus conséquents dans le secteur de la santé. Pourtant, la pandémie pourrait engendrer un effet contraire allant jusqu’à faire baisser les dépenses mondiales dans le secteur sanitaire…

 

Au vu de l’impact de la pandémie sur l’économie mondiale, on pourrait à juste titre penser que l’une des conséquences de la crise sera un accroissement des dépenses dans la santé. D’ailleurs, cela a été le cas dans certains pays comme l’Allemagne où le ministère de la Santé a vu son budget augmenter de 20%, en partie pour aider le pays à doubler le nombre de lits de soins intensifs, qui s'élève désormais à plus de 50 000, et pour réaliser des dépistages massifs. Pourtant, le risque que l’inverse se produise reste important, tant les réponses actuelles des pays tendent à déshabiller Pierre pour habiller Paul.

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Avant l’avènement du coronavirus, le continent devait déjà faire face à de nombreux problèmes sanitaires.

 

En effet, si les gouvernements et les responsables des soins de santé ont consacré des ressources et des fonds à la lutte contre le virus, dans de nombreux cas, ils ont également annulé ou réduit les soins « non urgents » pour d'autres pathologies.

Si les gouvernements et les responsables des soins de santé ont consacré des ressources et des fonds à la lutte contre le virus, dans de nombreux cas, ils ont également annulé ou réduit les soins « non urgents » pour d'autres pathologies.

Cela a entraîné une baisse des dépenses de santé globales dans ces pays. Selon des données de l’Economist Intelligence Unit (EIU), les USA ont ainsi enregistré au premier trimestre 2020 une baisse de 18% de leurs dépenses de santé en glissement annuel, contribuant à la récession de 4,8% enregistrée par le pays au cours de la même période. En Chine, l’institution indique que les dépenses de santé ont diminué de 10,2 % en glissement annuel au cours du premier trimestre 2020, soit plus rapidement que la baisse globale de 9,2 % des dépenses de consommation.

Si cette situation est due au changement de priorité des gouvernements par rapport à leurs dépenses sanitaires, elle est également étroitement liée à la baisse des investissements privés dans la santé.

Se basant sur une étude réalisée dans les 60 plus grandes économies du monde, l’EIU révèle : « Les patients […] hésitent à se rendre dans les hôpitaux ou les cliniques, soit parce qu'ils craignent de contracter le coronavirus, soit parce qu'ils craignent de faire peser une charge supplémentaire sur le personnel de santé. De nombreux hôpitaux, services d'urgence et cliniques médicales signalent beaucoup moins de patients que la normale, tandis que les visites chez le dentiste sont quasiment impossibles dans les pays où le confinement est en vigueur ».

Au total, l’étude qui prend en compte de nombreux paramètres économiques et financiers estime qu’en 2020 l’Amérique du Nord devrait voir ses dépenses de santé se contracter de 1,1% (-1% uniquement aux USA), tandis qu’en Europe de l’Ouest la baisse devrait être de -2,6% et de -2,9% dans la région Moyen-Orient et Afrique.

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La baisse de ces dépenses devrait avoir un impact considérable non seulement sur la santé des populations, mais également sur les emplois. Se basant sur les chiffres du Bureau américain du travail, l’EIU estime par exemple qu’aux Etats-Unis, (pays le plus touché par la pandémie à ce jour), la baisse des dépenses de santé a entraîné la perte de 1,4 million d’emplois dans le secteur, rien qu’au cours du mois d’avril. Des recherches de l'University College de Londres (Royaume-Uni) et de Data-Can, un centre de données sur le cancer, suggèrent que les retards dans le traitement et le diagnostic du cancer pourraient entraîner près de 18 000 décès supplémentaires dus à cette maladie.

Aux Etats-Unis, la baisse des dépenses de santé a entraîné la perte de 1,4 million d’emplois dans le secteur, rien qu’au cours du mois d’avril.

Enfin, les tensions entre l’OMS et les Etats-Unis devraient elles aussi contribuer à cette baisse des dépenses mondiales de santé. Reprochant à l’organisation d’avoir mal géré la pandémie, le président américain Donald Trump a récemment annoncé la rupture des relations entre son pays et l’institution, amputant ainsi cette dernière de 15% de son budget habituel. A moins de combler rapidement ce déficit, l’OMS pourra difficilement financer des dépenses supplémentaires dans la santé ; ce qui devrait toucher particulièrement les pays pauvres qui dépendent encore d’elle pour vaincre des maladies comme le paludisme, le choléra ou Ebola.

 

L’Afrique particulièrement exposée 

Malheureusement, c’est en Afrique que cette tendance risque d’avoir le plus d’impact. Avant l’avènement du coronavirus, le continent devait déjà faire face à de nombreux problèmes sanitaires tels que le paludisme (qui tue un enfant toutes les deux minutes), la tuberculose ou encore le Sida. Pour plusieurs observateurs, le risque que ces maladies (qui persistent depuis des décennies par manque de financements conséquents) soient délaissées est de plus en plus grand.

En mai, l'OMS a déjà prévenu que le nombre de décès causés par le paludisme sur le continent pourrait doubler cette année, pour atteindre 769 000, un chiffre jamais enregistré depuis 20 ans.

En mai, l'OMS a déjà prévenu que le nombre de décès causés par le paludisme sur le continent pourrait doubler cette année, pour atteindre 769 000, un chiffre jamais enregistré depuis 20 ans.

Une estimation motivée non seulement par les mesures de lutte contre le coronavirus qui détournent les investissements destinés à d’autres pathologies bien plus mortelles sur le continent noir, mais également à l’interruption de la fabrication d’antipaludiques dans les principaux pays de production de ces médicaments, comme l’Inde.

Selon le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA), le nombre de décès causés par le VIH pourrait aussi doubler en Afrique subsaharienne, avec plus de 500 000 morts supplémentaires, si l’accès des malades aux traitements était perturbé par la pandémie de nouveau coronavirus. « Il y a un risque que les victoires remportées dans la lutte contre le sida soient sacrifiées au cours de la bataille contre la Covid-19 », s’était alarmée en mai dernier la directrice exécutive d’Oxfam, Winnie Byanyima.

« Il y a un risque que les victoires remportées dans la lutte contre le sida soient sacrifiées au cours de la bataille contre la Covid-19 »

La Namibie, par exemple, a dû faire face à une flambée d’hépatite E, en plein confinement. Fin avril, alors que le pays ne comptait que 16 cas de nouveau coronavirus sur son territoire, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Kalumbi Shangula, a annoncé que le total cumulé des cas d'hépatite s'élevait désormais à 7587 pour environ 65 morts.

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Winnie Byanyima s’alarme des difficultés d’accès au soins pour les malades du sida.

 

En RDC, une onzième épidémie de la fièvre hémorragique Ebola a été déclarée par les autorités déjà occupées à lutter contre le coronavirus qui a fait 75 morts sur un total de 3495 cas recensés dans le pays.   

« Je comprends que les pays du monde et leurs dirigeants craignent la Covid-19. Mais je ne pense pas que l'ensemble du département de la santé, des hauts dirigeants à la base, doive consacrer toutes ses ressources à la lutte contre la Covid-19 », a déclaré, à la BBC, le Dr Pierre Mpele, ancien représentant de l’OMS au Bénin.

« Je comprends que les pays du monde et leurs dirigeants craignent la Covid-19. Mais je ne pense pas que l'ensemble du département de la santé, des hauts dirigeants à la base, doive consacrer toutes ses ressources à la lutte contre la Covid-19 »

Si, sur le long terme, on peut s’attendre à une hausse dans les prochaines années des investissements sanitaires dans de nombreux pays pour prévenir ce genre de crise, la situation pourrait être bien plus compliquée en Afrique, en raison de la question de la dette.

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Les réponses actuelles des pays tendent à déshabiller Pierre pour habiller Paul.

 

En avril dernier par exemple, les pays de la CEDEAO ont annoncé leur réengagement à accorder, à l’avenir, 15% de leur budget à la santé. Cependant, le simple report de la dette africaine, annoncé par les bailleurs de fonds étrangers (au lieu d’une annulation), pourrait pousser ces pays à faire du service de la dette une priorité malgré eux, compliquant davantage cet objectif déjà difficile, en raison du manque de financements.

Si vous avez raté le début…

Après avoir été pendant plusieurs semaines un « problème chinois », la pandémie du nouveau coronavirus a monopolisé l’attention du monde entier dès les débuts de sa propagation en Europe et en Asie. Désarmés devant la vitesse de propagation du virus et ses conséquences, les gouvernements ont alors pris des mesures drastiques. Ainsi, dans de nombreux Etats, l’activité économique a été suspendue au profit de la prévention de la maladie. De nombreux hôpitaux ont entièrement réorienté leurs activités vers le nouveau coronavirus et de nouveaux centres de prise en charge de la maladie vu le jour. En février dernier, la Chine a réussi l’exploit de construire en 10 jours un hôpital de plus de 1000 lits à Wuhan, afin de prendre en charge le flux alors grandissant de personnes infectées par la maladie. Aux Etats-Unis, un hôpital de campagne a même dû être installé dans le célèbre Central Park afin de désengorger les centres de santé new-yorkais.

Ces mesures ont été suivies par le déblocage de plusieurs milliers de milliards de dollars, non seulement pour soutenir les économies, mais également pour faciliter l’importation de produits sanitaires essentiels à la lutte contre la pandémie et accélérer la recherche scientifique pour lui trouver un traitement et un vaccin. En l’espace de quelques mois, le nouveau coronavirus est devenu une urgence internationale, occupant même (au plus fort de la crise) le devant de la scène par rapport à d’autres thématiques jusque-là prioritaires telles que le terrorisme en Afrique de l’Ouest, la guerre en Libye, ou encore les tensions Russie-Arabie saoudite dans le secteur pétrolier.

Moutiou Adjibi Nourou

Moutiou Adjibi