(Agence Ecofin) - Plus d’une tonne d’or a quitté chaque jour l’Afrique sans être déclarée en 2022, selon SWISSAID. Alors que l’UE et la Suisse viennent d’interdire l’or soudanais pour tarir une source de financement du conflit, l’ampleur des flux non déclarés pose le défi de l’efficacité de cette mesure.
La Suisse a interdit, le 10 septembre, l’achat et l’importation d’or d’origine soudanaise, s’alignant ainsi sur les sanctions de l’Union européenne. Alors que cette mesure doit réduire les revenus tirés de l’or qui alimentent le conflit au Soudan, son efficacité dépend d’un défi autrement plus complexe : parvenir à identifier l’origine du métal lorsqu’il transite par des pays tiers avant d’atteindre le marché européen.
Avec l’interdiction adoptée en juillet 2026, Bruxelles cherche à s’attaquer directement à l’une des ressources qui alimentent le conflit déclenché en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF). Outre l’or, l’UE a interdit l’exportation vers le Soudan de mercure et de cyanure utilisés dans l’extraction aurifère.
La dépendance des belligérants à l’or n’est pas théorique. Le Trésor américain a notamment documenté le rôle d’Al Junaid, holding contrôlée par la famille du chef des RSF, Mohamed Hamdan Dagalo, dans l’exploitation et l’exportation d’or après la prise de contrôle de la mine de Jebel Amer. Washington a sanctionné fin 2024 une société basée aux Émirats arabes unis accusée d’avoir acheté de l’or soudanais au bénéfice présumé des RSF avant de l’acheminer vers Dubaï.
Les chiffres officiels soudanais illustrent l’ampleur du défi. Le pays a déclaré une production de 70,15 tonnes en 2025, alors que les exportations officielles n’ont atteint qu’environ 14,7 tonnes. Si ce décalage ne permet pas à lui seul de mesurer la contrebande, il montre qu’une grande partie du métal produit n’apparaît pas dans les flux d’exportation enregistrés.
Une sanction qui bute sur l’origine
Sur le papier, l’Europe dispose pourtant déjà d’outils de traçabilité. Depuis 2021, le règlement européen sur les minerais de conflit impose aux principaux importateurs d’or, d’étain, de tantale et de tungstène de documenter leur chaîne d’approvisionnement, d’identifier le pays d’origine, d’évaluer les risques et de transmettre ces informations aux autorités compétentes. Le problème apparaît lorsque la chaîne commerciale efface l’origine minière au profit du dernier lieu de transformation.
L’Office fédéral suisse de la douane et de la sécurité des frontières l’expliquait lui-même dans son rapport sur le commerce extérieur 2023 : 70 % de l’or importé en Suisse a déjà été raffiné dans un pays tiers. Dans ce cas, l’origine enregistrée ne renseigne plus sur le pays où le métal a été extrait, mais sur celui où il a été raffiné pour la dernière fois. Cette distinction complique de facto la mesure d’interdiction visant le Soudan. Un lot sorti clandestinement du pays, vendu dans un État voisin puis raffiné aux Émirats peut apparaître dans les statistiques commerciales suisses comme de l’or émirati.
La nouvelle sanction reste juridiquement applicable puisque Berne a confirmé qu’elle concerne également l’or soudanais transitant par des pays tiers. Encore faut-il pouvoir remonter la chaîne commerciale jusqu’au lieu d’extraction. Les volumes concernés sont considérables. La Suisse est le premier importateur et exportateur mondial d’or. En 2025, elle a importé 420 tonnes d’or des Émirats arabes unis pour 38,9 milliards de francs suisses (47,26 milliards USD), presque trois fois le volume de 2024, selon les données douanières compilées par SWISSAID. Or, Dubaï est précisément le principal débouché de l’or africain qui échappe aux circuits officiels.
Une étude de SWISSAID portant sur les 54 pays du continent estime qu’au moins 435 tonnes d’or ont quitté l’Afrique sans être déclarées en 2022. Cette année-là, les Émirats ont capté 47 % des exportations africaines d’or analysées, devant la Suisse avec 21 % et l’Inde avec 12 %. Ce passage par un hub n’est donc pas un détail logistique : il peut casser la traçabilité dont une sanction fondée sur le pays d’origine a besoin pour être effectivement contrôlée.
Du Soudan à l’Ukraine, la même faille
Le cas soudanais ne constitue d’ailleurs qu’une déclinaison d’un problème plus large. Dans son avis sur le secteur aurifère subsaharien, le gouvernement américain identifie parmi les risques du commerce de l’or africain le financement de conflits et du terrorisme, le blanchiment, le contournement de sanctions et l’activité de réseaux liés à Wagner. Washington cite les Émirats et la Suisse parmi les grands centres de négoce et de raffinage en aval de ces chaînes.
En République centrafricaine, le Trésor américain a ainsi sanctionné en 2023 Midas Resources, Diamville et une société de négoce basée aux Émirats pour leur participation à un commerce illicite de l’or servant à financer Wagner. Selon Washington, ces revenus permettaient au groupe russe de maintenir et d’étendre ses forces « en Ukraine et en Afrique ».
Les pistes pour refermer cette brèche existent, mais doivent être renforcées. En Suisse, la révision de la loi sur le contrôle des métaux précieux adoptée en juin 2025 doit renforcer le devoir de diligence des raffineries. Son ordonnance d’application constitue une étape clé pour préciser les obligations de cet effort de transparence supplémentaire. La London Bullion Market Association, dont la certification est centrale pour les grandes raffineries, resserre elle aussi ses exigences. Depuis janvier 2026, les raffineries concernées doivent publier les pays dont provient leur or minier ainsi que l’identité du raffineur et de l’exportateur local lorsque les approvisionnements viennent de zones présentant des signaux d’alerte.
Toujours dans cette quête, SWISSAID demande notamment que les fournisseurs soient identifiés et que les importations suisses depuis les Émirats dont l’origine réelle ne peut être établie puissent être bloquées. C’est l’un des terrains sur lequel se jouera la portée de l’interdiction soudanaise et, plus largement, de la réduction des flux illicites qui privent chaque année les États africains d’une part significative de la rente minière.
Emiliano Tossou
La Gambie privilégie l’extension du réseau pour atteindre l’accès universel à l’électricité
La Gambie privilégie l’extension du réseau pour atteindre l’accès universel à l’électricité
La Gambie privilégie le raccordement au réseau pour augmenter l’accès à l’électricité, notamment en milieu rural. De nouveaux investissements publics...Le Kenya prévoit d’étendre son réseau ferroviaire vers la Tanzanie
Le Kenya prévoit d’étendre son réseau ferroviaire vers la Tanzanie
Avec la progression du commerce intra-régional, les infrastructures de transport deviennent un enjeu central pour l’intégration économique en Afrique de...CAN 2027 : quand la route vers le trophée devient un feuilleton continental
CAN 2027 : quand la route vers le trophée devient un feuilleton continental
La trente-sixième Coupe d’Afrique des Nations de football se profile à l’horizon et les préparatifs vont bon train. Pour la première fois, la grande messe...Réserve de Lokobe : l’écrin vert qui révèle les trésors cachés de Madagascar
Réserve de Lokobe : l’écrin vert qui révèle les trésors cachés de Madagascar
Connue dans le monde entier pour ses plages paradisiaques et ses eaux turquoises, l’île de Nosy Be abrite également l’un des plus précieux sanctuaires...
Renaissance Cairo Mirage City Hotel, Egypt