(Agence Ecofin) - Son père mort en soldat, un peu comme il le souhaitait, Mahamat Idriss Deby doit assumer son lourd héritage. Discret, le chef de la transition tchadienne doit pourtant devenir la voix la plus forte du pays et se faire entendre encore plus fort que les balles des rebelles. En cas d’échec, il permettra que se réalise la plus grande peur de son géniteur.
« Vous avez vu un jour un chef d’Etat prendre une arme et aller se battre ? Vous croyez que je le fais parce que je suis brave ? Je l’ai fait parce que je suis courageux ? Non, je l’ai fait parce que j’aime ce pays, et je ne veux pas que le désordre s’y installe, donc je préfère aller mourir sur le front et ne pas voir le désordre qui s’en suivra ». Cette déclaration prophétique de l’ancien président Idriss Deby Itno résonne encore aujourd’hui dans les esprits.
Le 20 avril 2021, les autorités tchadiennes ont annoncé la mort du président de la République, quelques jours après sa réélection. Il est décédé la veille de blessures reçues alors qu'il commandait son armée dans des combats contre des rebelles dans le nord. Si l’on en croit sa déclaration précédente, son départ précédera « le désordre ». A moins que son fils Mahamat, chef de Conseil militaire de transition (CMT), n’arrive à prendre la suite.
Au nom du père
Pas besoin d’être le meilleur des analystes pour comprendre que Mahamat Idriss Deby Itno est fait du même bois que son père. Sous toutes les coutures, le nouvel homme fort du Tchad, comme le précédent, semble être essentiellement un homme de combat. Les deux hommes ont reçu leurs principes de la même femme. En effet, Mahamat Idriss Deby Itno a été élevé, à partir de l’âge de 8 ans, par la mère de son père. Cela lui vaudra le surnom de Mahamat « Kaka » qui signifie « grand-mère ».
En effet, Mahamat Idriss Deby Itno a été élevé, à partir de l’âge de 8 ans, par la mère de son père. Cela lui vaudra le surnom de Mahamat « Kaka » qui signifie « grand-mère ».
Avant cela, né en 1984, il passe les premières années de sa vie avec la famille de sa mère dans le désert du centre du Tchad où il apprend l’élevage des dromadaires. Il rencontre pour la première fois son père à l’âge de 4 ans. Après la rencontre de sa grand-mère, les changements se succèdent et la vie du jeune Mahamat commence à se lier à l’uniforme militaire. Il débute ses études au Groupement des écoles militaires interarmées (GEMIA) du Tchad avant de passer par le lycée militaire d'Aix-en-Provence, en France. Il est censé y faire deux années préparatoires avant les grandes écoles militaires d'Aix-en-Provence, mais finit par revenir au pays s’inscrire à l’école des officiers de N’Djamena.

Mon père n’avait aucunement l’intention de me préparer pour le pouvoir.
A son retour au Tchad, il poursuit une formation d'officier au GEMIA. Il travaille ensuite à la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’Etat (DGSSIE), la fameuse garde présidentielle sous l’ordre de son père.
En 2009, à seulement 25 ans, il participe à la bataille victorieuse d’Am-Dam contre une coalition rebelle de l’est, menée par Timan Erdimi, neveu d’Idriss Deby Itno. En passant cette épreuve du feu avec succès, il confirme le poste de général de brigade qu’il avait obtenu quelques semaines avant.
En 2009, à seulement 25 ans, il participe à la bataille victorieuse d’Am-Dam contre une coalition rebelle de l’est, menée par Timan Erdimi, neveu d’Idriss Deby Itno.
En 2010, il prend, au sein de la garde présidentielle, le commandement de l'escadron blindé et des gardes du corps. En 2012, il est nommé à la tête du premier groupement de la DGSSIE chargé de la sécurité du palais présidentiel. A ce moment, beaucoup considèrent que son père est tellement satisfait des progrès de son fils qu’il peut lui confier sa vie. Mais jusque-là, il est moins connu du grand public que son frère Zakaria Idriss Deby Itno, directeur adjoint du cabinet civil à la présidence.
Pour beaucoup, Mahamat devait être une main exécutante, le pendant militaire de son frère ; ce dernier étant « préparé » pour devenir un homme d’Etat. Dans « De bédouin à président », son autobiographie publiée en mars 2024, Mahamat Idriss Deby Itno semble penser pareil. « Je sais en revanche que mon père n’avait aucunement l’intention de me préparer pour le pouvoir en me confiant cette responsabilité. Ce n’était tout simplement pas son plan, il n’avait rien calculé», assure-t-il.
En 2013, Mahamat Idriss Deby Itno est nommé au poste de commandant en second des Forces armées tchadiennes, en intervention dans le nord du Mali. Officiellement sous les ordres du général Oumar Bikomo, beaucoup le considèrent officieusement comme le réel chef. Après avoir fait ses preuves durant cette mission, où il côtoie les militaires français de l’opération Serval, il est nommé, en septembre 2014, patron de DGSSIE. « Si j’ai été nommé à ce poste, c’est simplement parce que j’étais le seul d’entre mes frères à faire carrière dans l’armée. Mon père avait besoin d’un proche, d’un fidèle à ce poste, à ce moment précis de son exercice du pouvoir », confie Mahamat Idriss Deby Itno. En octobre 2018, il passe général de corps d'armée.
Un président inattendu
En dehors du fait que son frère Zakaria soit vu comme un homme d’Etat, contrairement au soldat qu’est Mahamat, ce dernier aurait pu être définitivement éloigné des cercles du pouvoir. En mars 2020, un peu plus d’un an avant le décès d’Idriss Deby Itno, une dispute éclate entre son fils Mahamat et lui. Le président le soupçonne de préparer un coup d’Etat. En cause, un déploiement suspect de l’armée ordonné par Mahamat. Ce dernier explique à son père que l’ordre a été donné pour traquer les rebelles. Les deux hommes font la paix. Heureusement, parce que quelques mois plus tard, Idriss Deby Itno décède des blessures reçues sur le champ de bataille quelques jours après avoir été réélu. Par ce qu’il décrit dans son livre comme une série d’actions inattendues, Mahamat est désigné pour remplacer son père. Il explique que le président de l’Assemblée nationale, Aroun Kabadi, successeur prévu par la constitution en cas de décès ou de démission du président, refuse de prendre fonction comme président de la transition. « Tout au long de ma carrière j’ai toujours imaginé que le maximum atteignable pour moi était de devenir Chef d’Etat Major des Armées. Je n’ai jamais imaginé plus ni ambitionné moins d’ailleurs », écrit-il dans son autobiographie.
« Tout au long de ma carrière j’ai toujours imaginé que le maximum atteignable pour moi était de devenir Chef d’Etat Major des Armées. Je n’ai jamais imaginé plus ni ambitionné moins d’ailleurs »
Si tout le monde est surpris par sa désignation, lui ne semble pas si étonné. « Je vois l’exercice du pouvoir comme la conséquence logique de mon parcours au service de mon pays », explique-t-il dans son livre.
Une succession de tous les dangers
Pourtant, à bien des égards, l’histoire de Mahamat Idriss Deby fait penser aux premiers jours risqués des héritiers des autocrates qui doivent d’abord se battre pour survivre, avant de pouvoir succéder à leur géniteur. A la manière d’un Joseph Kabila en RDC, Mahamat Idriss se trouve dans une position très compliquée. Les partisans de son frère Zakaria seraient sans doute prêts à l’éliminer pour que le pouvoir revienne à celui qu'ils jugent légitime. Mahamat Idriss Deby Itno reçoit toutefois le soutien des officiers de l’armée. Mais, ce soutien reste fragile dans les premiers jours de sa désignation pour mener la transition. Par ailleurs, Mahamat Kaka est marié à Dahabaye Oumar Souny, journaliste au service de la presse présidentielle et fille d'un haut gradé proche de l'ancien président Hissène Habré, renversé par son père en 1990.
Pour cette raison, le chef du CMT est regardé avec méfiance par sa communauté zaghawa, tribu d’origine de son père. Bien évidemment, les rebelles contestent le choix du jeune militaire de 37 ans. Tout aussi inquiétant, certains estiment que les Occidentaux préféreraient nettement dialoguer avec un homme d’Etat à la tête du Tchad, plutôt que de collaborer avec un pur militaire.
Pour Roland Marchal, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris, au micro de l’AFP, avec Mahamat Idriss Deby Itno, il y aura certainement « une nuit des longs couteaux ». Pour vaincre ces prédictions sinistres, le jeune homme fort de N’Djamena peut compter sur sa longue habitude des combats. Néanmoins, entre frère ainé, officiers de l’armée plus gradés, partenaires peu enclins à le soutenir, sans parler des rebelles, le jeune président de la transition semble bien isolé.

Pour faire bonne figure, le nouveau président annonce d’abord une transition de 18 mois.
Dès le lendemain de sa nomination, une rumeur annonçant son assassinat suscitait beaucoup de remous sur la toile. Mais, selon les informations officielles, Mahamat Kaka tient bon.
Concernant le temps qu’il passera au pouvoir, le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, semble espérer qu’il sera court. Le ministre français des Affaires étrangères a notamment appelé à une transition militaire d'une « durée limitée » qui aboutira à un « gouvernement civil et inclusif ». En 1990, personne ne réalisait non plus que son père, au même âge, prenait le pouvoir pour le garder plus de 30 ans. Pour faire bonne figure, le nouveau président annonce d’abord une transition de 18 mois. Durant cette période, il s’attelle à solidifier son pouvoir, en éliminant la menace la plus urgente : les rebelles du Fact. C’est contre cette rébellion que se battait son père lorsqu’il est décédé. Pour se donner le temps sur les contestations de sa désignation par les politiques, Mahamat Idriss Deby Itno nomme Saleh Kebzabo, farouche opposant à son père, au poste de Premier ministre.
Il a les mains libres pour s’occuper de la rébellion. Il choisit de le faire par voie diplomatique. Avec l’aide du Qatar qui accueille les pourparlers, Mahamat Idriss Deby Itno trouve un accord avec les rebelles du Fact. Une fois cette question réglée, le président de la transition tente de trouver une entente avec la classe politique. Il souhaite prolonger la transition et être candidat aux élections qui suivront. L’opposition refuse tout dialogue et en 2022, conduits par Succès Masra, des milliers d’opposants à Mahamat Idriss Deby Itno manifestent contre le président de la transition. La manifestation est réprimée dans le sang par l’armée.
L’opposition refuse tout dialogue et en 2022, conduits par Succès Masra, des milliers d’opposants à Mahamat Idriss Deby Itno manifestent contre le président de la transition. La manifestation est réprimée dans le sang par l’armée.
Le gouvernement annonce un bilan de 50 morts, les ONG en dénombrent 300. Des centaines de personnes sont emprisonnées et Succès Masra forcé à l’exil.
En 2023, le climat politique commence à s’apaiser lorsque Mahamat Deby met à la retraite 187 généraux de l’armée, dont Azem Bermandoa Agouna qui a annoncé sa prise de pouvoir le 20 avril 2021. Alors que l’armée fulmine, le président achète la paix en accordant des avantages inédits aux généraux mis à la retraite. En plus d’une pension mensuelle, ils reçoivent un passeport diplomatique, des véhicules et des dotations en carburant.
Une élection pour légitimer son pouvoir ?
En mars 2023, Mahamat Idriss Déby Itno gracie 380 rebelles condamnés à la prison à vie. Il gracie ensuite 259 des 262 manifestants condamnés à de la prison ferme après la manifestation réprimée dans le sang en octobre 2022.

Sucess Masra nommé Premier Ministre.
En janvier 2024, à quelques mois des élections, Mahamat Deby nomme Sucess Masra, de retour d’exil, Premier ministre. Ce dernier finira par quitter ses fonctions pour affronter le président de la transition durant les élections du 6 mai. La transition de 18 mois aura finalement duré 3 ans. Et au terme du scrutin, Mahamat Idriss Deby Itno est annoncé vainqueur avec plus de 61 % des voix le 9 mai 2024 lors de la publication des résultats provisoires. Succès Masra, arrivé deuxième, demande l’annulation du scrutin. Mais déjà, dans les rues de N'Djamena, l’armée dissuade les premiers contestataires. Le 9 mai, près d'une vingtaine de personnes sont tuées et une soixantaine de personnes blessées après la proclamation des résultats provisoires de la présidentielle.
L’histoire retient aujourd’hui que, comme son père, Mahamat Idriss Deby Itno conserve son pouvoir au terme de sa première élection. L’ancien président avait ainsi cumulé 30 ans de pouvoir. Pour l’opposition tchadienne, il est hors de question de laisser l’histoire se réécrire.
Servan Ahougnon
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