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Ecofin Retro : le jour où l’Afrique a eu son premier prix Nobel de littérature

  • Date de création: 19 octobre 2024 16:53

(Agence Ecofin) - Le 10 octobre dernier, le prix Nobel de Littérature a été attribué à la Sud-Coréenne Han Kang. Beaucoup espéraient un auteur africain, notamment le kényan Ngugi Wa Thiong'o, soit récompensé. Finalement, le Kényan et le continent devront attendre pour une prochaine récompense après le sacre du Tanzanien Abdulrazak Gurnah en 2021. De toutes les façons, l’attente ne sera jamais pareille que celle qui a précédé un jour de décembre 1986, lorsque le légendaire Wole Soyinka a ramené à l’Afrique son premier Nobel de littérature. 

Le 10 décembre 1986, le Nigérian Wole Soyinka recevait le premier Nobel de Littérature décerné à un auteur africain. Sa nomination, survenue le 16 octobre 1986, il y a exactement 38 ans, a comblé une attente de plusieurs années chez les intellectuels africains.  Dès les années 50, notamment quelques années avant les indépendances africaines, les grands intellectuels du continent réclamaient un prix Nobel de Littérature pour des auteurs comme Chinua Achebe, considéré comme le père de la littérature africaine moderne. Le Nigérian est finalement oublié lors des nominations de 1958 à 1960 alors qu’il était très attendu ces années-là, notamment après la publication de son roman « Tout s’effondre ». En 1960, dans l’effervescence de la période des indépendances, le Sud-Africain Albert Luthuli reçoit le prix Nobel de la Paix pour son combat contre l’Apartheid. Sur le plan littéraire, aucun grand penseur africain des indépendances n’est récompensé. L’attente continue jusqu’en 1986. 

Le jour d’avant

Le 15 octobre 1986, la veille de l’annonce du prix Nobel de Littérature, Wole Soyinka était bien la dernière personne à qui il fallait venir parler de ses chances de remporter la distinction. « J'ai été extrêmement irrité l'année précédente par les spéculations des médias nigérians. Je veux dire que cela a vraiment atteint un niveau hystérique. Je crois que les prix sont utiles, vous savez, sont utiles pour les disciplines, que nous parlions de chimie ou que nous parlions d’autres domaines... Ils motivent, ils inspirent, ils encouragent et ils sortent, dans le cas de la littérature, ils sortent la littérature, les arts, ils sortent les arts du ghetto. Les gens réagissent... " Oh, il y a un prix pour cela ? Oh, oui. Il faut que j'y jette un coup d'œil. " », raconte le Nigérian.

En réalité, dans les milieux littéraires qu’il fréquente, Wole Soyinka se considère comme un des possibles choix pour un Nobel de Littérature, mais ne se voit pas du tout comme le favori pour le prix. « En fait, je nommais d'autres écrivains. Pendant cette période, dans mon groupe, nous pensions à d’autres et Léopold Senghor, et je pensais franchement que quelqu’un allait l'obtenir et que nous allions le fêter avec lui. Je n'ai donc jamais pensé, à aucun moment, à l'idée de me considérer comme un candidat, simplement parce que j'aimais d'autres écrivains, et pas seulement des écrivains africains. Je veux dire que je suis un consommateur de littérature et j'avais donc des candidats tout à fait différents des candidats africains dont je pensais, vous savez, qu'ils allaient l'obtenir », confie l’écrivain nigérian. Ce jour-là, Wole Soyinka s’endort donc sans jamais imaginer ce qui l’attend le lendemain.

L’annonce et les réactions

Le 16 octobre, ni Wole Soyinka, ni d’ailleurs personne en dehors du jury chargé de décerner le prix ne sait ce qui va se passer. En milieu de journée, un communiqué de presse va pourtant changer à jamais l’histoire de la littérature africaine. « Le prix Nobel de littérature est attribué cette année à un écrivain africain, le Nigérian Wole Soyinka. Aujourd'hui âgé d'une cinquantaine d'années, il a derrière lui une production littéraire importante et richement variée et il est dans la fleur de l'âge en tant qu'auteur », annonce le communiqué qui louera également une écriture « pleine de vie et d'urgence […] pleine de vie et cohérente ».

 Wole Soyinka2

Partout en Afrique, les médias exultent et les félicitations affluent du monde entier. Au moment de l’annonce, le lauréat du prix se trouve à Paris. Il décide de rentrer au Nigeria dès le lendemain. « Ce fut donc un choc et une surprise. C'était agréable, mais le choc était le même », se rappelle Wole Soyinka. A son atterrissage, il reçoit un accueil héroïque et est nommé Commandeur de la République fédérale par le président du Nigeria, Ibrahim Babangida. « J’ai été vraiment ému, parce que mon prix était reçu comme un honneur national aussi bien par le président de la république que par les personnes ordinaires dans la rue », raconte l’auteur nigérian. Pour lui, né le 13 juillet 1934, qui utilise sa plume comme un moyen de lutter contre l’injustice sociale et qui a déjà été considéré à de nombreuses reprises comme un trublion par le pouvoir nigérian, être célébré de la sorte n’est pas commun. L’intéressé se réjouit des célébrations, mais décide également d’utiliser son Nobel de littérature pour soutenir ses combats.

Un discours mémorable à la remise du prix

« Votre conférence Nobel, vous avez utilisé la plateforme, c'était un discours très ouvertement politique. C'était une conférence très puissante et il y a eu, parmi les éléments les plus conservateurs de la société, quelques grincements de dents à propos de l'utilisation de cette tribune pour un discours aussi ouvertement politique », confie quelques jours plus tard un journaliste à Wole Soyinka à propos de son discours lors de la remise de son Nobel de Littérature. Effectivement, le 10 décembre 1986 en recevant son prix, Wole Soyinka prononce un discours mémorable. Arrivé en costume traditionnel nigérian, une première pour la cérémonie, il dénonce violemment le colonialisme et l’apartheid. Il attaque les œuvres de nombreux penseurs européens, comme Friedrich Hegel, David Hume, Montesquieu et Voltaire, avant de féliciter les Africains d’avoir pu préserver leur culture. Il critique l’Organisation de l’unité africaine qu’il accuse de ne servir qu’à protéger le pouvoir des dirigeants plutôt que les populations des pays africains. Il prend parti pour Nelson Mandela et affirme dans une partie très controversée qu’il ne croit pas que le problème de l’Apartheid peut être réglé de manière pacifique.

Il prend parti pour Nelson Mandela et affirme dans une partie très controversée qu’il ne croit pas que le problème de l’Apartheid peut être réglé de manière pacifique.

« Je n'avais pas envie de parler de mon métier. Je veux dire que l'Afrique du Sud a toujours été associée à mon travail, à ma littérature […]Je n'avais aucune ambiguïté sur ce que j'allais dire. Je ne pensais pas que c'était mon devoir. Non, c'était juste ma littérature », confie le Nigérian.

Auteur engagé à plein temps, et à vie

Dans les jours qui suivent la réception de son prix, un peu plus de 175 000 euros à l’époque, Wole Soyinka finance la création d’un prix de poésie au Nigeria et investit dans son activisme. Il devient le modèle des auteurs engagés du continent et continue à ce jour d’utiliser sa plume et ses sorties publiques pour lutter contre la violence, le terrorisme ou la corruption. En 2021 il publie un roman, « Chronique du pays des gens les plus heureux du monde », une satire de la société nigériane. Le Nobel n’a pas réduit l’engagement de Wole Soyinka devenu une légende vivante et une source d’inspiration pour les auteurs africains. Le Nigérian, à 90 ans, continue d’utiliser sa plume pour dénoncer les problèmes de son pays et du continent et cet engagement, au-delà de toute la contribution à la littérature africaine, est en réalité le vrai héritage de Wole Soyinka, le premier Africain ayant remporté un prix Nobel de littérature.

Servan Ahougnon

Edité par : Feriol Bewa

Fériol BEWA
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