(Agence Ecofin) - De Gao à La Havane, d'Abidjan à Paris, le maestro a, par sa musique, construit un pont culturel entre l’Afrique et le Malecón (place accueillant les grands événements culturels à Cuba), uni les sonorités du Sahel au rythme syncopé de la clave, pour offrir à l'Afrique et au monde une musique historique.
Il est 5 heures du matin, le 28 février 2026, lorsque le silence s’empare d'une clinique de Bamako, au Mali. Boncana Maïga a rendu l'âme, à 77 ans. Les hommages affluent du monde entier car l'homme ne laisse pas seulement derrière lui une musique ayant marqué des générations. Celui que toute l’Afrique a surnommé le maestro laisse aussi une véritable passerelle sonore patiemment établie sur plus d'un demi-siècle, entre le fleuve Niger et les baies de La Havane, entre la mémoire rythmique mandingue et la syncope cubaine.

Un pont que des millions d'oreilles africaines ont emprunté sans même le savoir. Son décès, annoncé par la télévision malienne et sur les réseaux sociaux, a suscité de l’émoi au Sénégal, au Bénin, en France et à Cuba. Dans tous ces pays, la musique du maestro fait encore danser et maintient les souvenirs d’une parenthèse enchantée pour un groupe : Africando.
Musicien par entêtement
« Ma mère n'avait jamais souhaité que je fasse de la musique », confiait-il à Mali Web en 2007. Pourtant, la musique sera présente très tôt et pour longtemps dans son quotidien. Né à Gao, entre 1948 ou 1949, Boncana Issa Tandagari Maïga grandit dans cette cité du nord malien, façonnée par les caravanes et les vents de sable, là où les empires ont laissé des fantômes et des griots.
Il est Songhaï, un peuple dont la mémoire se tisse autant dans les mots que dans les non-dits, chez qui la parole est considérée comme précieuse et ne doit pas être gaspillée, et pour qui le silence est un signe de mesure et de valeur. C’est dans cet environnement que Boncana Maïga tombe amoureux, très jeune, de la musique.
Ceux qui l'ont connu à cette époque racontent un gamin d'une curiosité dévorante, une oreille capable de décomposer un rythme entendu une seule fois à la radio. Débrouillard, il réussit à apprendre à jouer du saxophone en autodidacte. Au grand dam de ses parents, à peine adolescent, il fonde entre 1959 et 1960 son premier groupe de musique, le Négro-Band.
Il est Songhaï, un peuple dont la mémoire se tisse autant dans les mots que dans les non-dits, chez qui la parole est précieuse et le silence, signe de mesure.
Avec cet orchestre, il sillonne le Mali et apprend le métier de musicien sur scène, au contact direct d'un public qui danse ou qui boude selon l'humeur du soir. C'est cette école-là, celle de la scène et non du manuel, qui forge l'instinct musical de celui qui deviendra plus tard le maestro. Bientôt, il est capable sentir le moment où une mélodie doit s'ouvrir, où une basse doit rentrer, où il faut laisser le silence s’installer.
La Havane comme baptême : dix ans à l'école de la clave
En 1963, Modibo Keïta, premier président d'un Mali fraîchement indépendant, socialiste convaincu et ami de Fidel Castro, décide d'offrir à son pays une diplomatie culturelle d'un genre particulier. Il sélectionne dix jeunes musiciens maliens et les envoie étudier à Cuba, au Conservatoire Alejandro García Caturla de La Havane. La musique, pour le président, n'est pas un simple divertissement : c'est un instrument de souveraineté, une façon de donner au nouveau Mali un visage dans le monde.
Boncana Maïga fait partie de la sélection. Il a à peine 15 ans, et aucune formation classique. De plus, ses parents ne sont pas forcément enchantés. « J'étais content, mais mes parents n'étaient pas du tout dans les mêmes dispositions, car je suis l'unique garçon de la famille. Finalement, ça s'est arrangé. Je suis parti à Cuba pour dix ans », confie-t-il.
Il débarque donc sur l'île antillaise en janvier 1964, et n'en repartira pas avant 1973. La Havane des années 60 est une ville en effervescence révolutionnaire, où la musique pulse sur chaque patio, où les orchestras de charanga rivalisent chaque nuit dans les cabarets du Malecón. Pour ces dix jeunes Maliens arrivés d'un continent différent, c'est une immersion totale dans la clave (le motif rythmique fondamental et la structure de base de la musique afro-cubaine), le son montuno, le boléro, le danzón, le cha-cha-chá.
Certains craquent et rentrent au pays. Trois repartiront avant le terme. Les sept restants, eux, deviennent presque une partie de la Havane. À peine une année après leur arrivée, en 1965, Boncana Maïga qui s’est amélioré en tant qu’arrangeur, flûtiste et chef d'orchestre de fait, conduit ses camarades à enregistrer un premier album. Le disque, intitulé « Las Maravillas de Mali » (littéralement « Les merveilles du Mali »), du nom du groupe, est une merveille de jeunesse et d'audace : voix masculines, flûtes, violons, piano, percussions, des chansons en espagnol, en français et dans des langues maliennes, le boléro qui côtoie le son montuno, la guaracha qui s'habille de cadences sahéliennes.

La maîtrise du style charanga — flûtes et violons — stupéfie les musiciens cubains eux-mêmes : ces Maliens parlent leur langue mieux que certains locaux. Et le titre « Chez Fatimata », ce cha-cha-chá qui mêle un prénom wolof à une orchestration impeccablement havanaise, devient un tube diffusé dans les discothèques de tout le continent. On raconte même que Che Guevara aurait dansé sur l'un de leurs morceaux. Avec eux, l'Afrique et Cuba célèbrent des retrouvailles éblouïssantes.
Un rêve écourté
Pourtant, le rêve doit s'achever. Pendant que les sept Maliens triomphent à La Havane, l’histoire politique de leur pays bascule. Le 19 novembre 1968, un groupe d’officiers conduit par Moussa Traoré renverse Modibo Keïta. Le président qui les avait envoyés à Cuba, l’homme pour qui la musique était une affaire d’État, disparaît de la scène. Les Maravillas l’ignorent encore, mais le sol vient de se dérober sous leurs pieds.
Quand ils rentrent enfin au bercail, en 1973, le Mali n’est plus celui qu’ils avaient quitté. La jeune République socialiste a cédé la place à un régime militaire qui n’a que faire d’un orchestre afro-cubain conçu comme vitrine d’une diplomatie révolue. Le groupe tente de survivre, intègre de nouveaux musiciens, cherche une place. En vain. Les Maravillas de Mali ne figurent dans aucun programme officiel.
La formation se disloque. C’est l’un des plus beaux gâchis de l’Afrique des indépendances : un orchestre d’exception, formé à prix d’or, dissous faute d’un soutien public pour le porter. Boncana Maïga, lui, refuse de se laisser enterrer. Il choisit de partir. « Je suis parti du Mali par la fenêtre, et la Côte d’Ivoire m’a ouvert grandes ses portes », confie-t-il dans une interview des années plus tard, sans amertume apparente.
Abidjan, le trône de l’arrangeur
La Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny est alors une terre de promesses. Le pays mise sur la culture, met en valeur ses artistes, accueille les talents de toute l'Afrique à bras ouverts. Boncana Maïga s’y rend en 1973, et y trouve un ecosystème qui lui tend les bras. Il devient professeur de musique à l’Institut national des arts, puis directeur adjoint du Conservatoire. Surtout, il prend la tête de l’orchestre de la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne, qu’il dirigera quatorze années durant. Le statut est confortable, au point d’en être vertigineux.
« J’étais plus payé qu’un ministre malien en Côte d’Ivoire », confiait-il, racontant comment il a pu s’acheter une maison et se faire décorer Chevalier de l’Ordre national ivoirien. L’histoire d’amour entre l’homme et son pays d’accueil tenait, à ses yeux, en une seule phrase. « La Côte d’Ivoire m’a tout donné, j’ai tout donné à la Côte d’Ivoire ».

Car le maestro rend au centuple ce qu’il reçoit. Dans les studios JBZ d’Abidjan, il devient l’arrangeur le plus sollicité d’Afrique de l’Ouest, l’oreille devant laquelle défile toute une génération. Il révèle Aïcha Koné, choriste de l’orchestre de la RTI pendant quatre ans avant qu’il signe sa première chanson. Il pose ses cuivres et ses cordes sur les voix de Nahawa Doumbia, d’Amy Koïta, de Kandia Kouyaté, d’Oumou Sangaré, d’Abdoulaye Diabaté et de Kassé Mady Diabaté.
Il arrange les cinq premiers albums d’Alpha Blondy, et collabore avec Manu Dibango, de passage à Abidjan. Le cinéma le réclame aussi : il signe la musique du téléfilm « Aya » en 1986, puis celle du célèbre « Bal Poussière » d’Henri Duparc en 1988. En 1980, la prestigieuse Fania All Stars, sommet de la salsa new-yorkaise, l’invite à sa tournée africaine. Musicalement, le maestro n’a jamais été aussi demandé dans le monde. On veut de sa touche musicale partout en Afrique.
Africando, ou la revanche de la clave
Paradoxalement, la fin des années 80 finit par avoir raison de la mode afro-cubaine. Le funk, la soul, puis le zouglou et le mapouka envahissent les ondes, et la salsa africaine commence à être conjuguée au passé. Boncana Maïga plie de nouveau bagages en 1984, et s’installe à Paris. C’est là que tout recommence.
Il y retrouve Alpha Blondy pour l’album Masada, puis croise un homme qui partage les mêmes inquiétudes que lui : le producteur sénégalais Ibrahima Sylla, patron du label Syllart, faiseur de carrières ayant par exemple révélé Salif Keïta et Baaba Maal. Leur première collaboration, l’album Djina Mousso de Nahawa Doumbia en 1988, scelle une confiance rare. Sylla aimait raconter l’anecdote. « Après avoir entièrement terminé et mixé l’album, Boncana Maïga m’a apporté la bande et m’a rendu l’argent qu’il n’avait pas dépensé. C’est un homme de confiance et de talent ».
De cette confiance naît, au début des années 1990, l’un des plus beaux projets de la musique africaine. Le nom annonce déjà la couleur : Africa andando, l’Afrique en marche. L’idée de Sylla est simple et folle à la fois. Réunir les plus grandes voix de la salsa ouest-africaine, et les faire enregistrer avec les meilleurs musiciens latinos. Boncana Maïga impose New York plutôt que Paris, car il connaît la clave de l’intérieur. Autour de lui se rassemblent les Sénégalais Pape Seck du Star Band de Dakar, Medoune Diallo de l’Orchestra Baobab et Nicolas Menheim du Super Étoile, bientôt rejoints par le Béninois Gnonnas Pedro, le Burkinabè Amadou Balaké, ou encore le Guinéen Sékouba Bambino.
Le résultat dépasse toutes les espérances. De ses premiers disques, au début des années 1990, jusqu’à Viva Africando en 2013, le collectif aligne les albums à succès et enflamme les pistes de danse, d’Abidjan à New York, de Dakar à Paris. Africando devient pour l’Afrique ce que la Fania All Stars fut pour l’Amérique latine : une équipe de rêve. Et derrière les arrangements, toujours la même main. Celle du flûtiste de Gao, qui, trente ans après La Havane, n’avait rien oublié.
En 1997, Boncana Maïga reçoit le Kora Award du meilleur arrangeur, une distinction qui récompense le musicien lui-même, et non l’un de ses interprètes. Désormais, on ne le considère plus comme un simple chef d’orchestre. Pour l’industrie musicale africaine de l’époque, il devient un faiseur de voix, un accélérateur de carrières. Il participe notamment à faire du génial Gnonnas Pedro une star internationale.
Le retour du fils prodigue et le maestro pédagogue
Le destin a parfois de l’humour. Celui qui était « parti du Mali par la fenêtre » y revient par la grande porte, lorsqu’au milieu des années 2000, le président Amadou Toumani Touré le rappelle pour concevoir un grand spectacle à l’occasion d’un sommet France - Afrique. Boncana Maïga rentre, et cette fois, les Maliens ne le laissent plus repartir.
« Les parents m’ont attrapé par la chemise en me disant que j’avais déjà passé cinquante ans à l’étranger », racontait-il. En 2005, il pose définitivement ses valises à Bamako. Il y fonde Maestro-Sound Mali, maison de production qui devient un atelier pour les jeunes talents. À la télévision, il anime Stars Parade, magazine musical diffusé sur TV5 Monde, qui célèbre son millième numéro en décembre 2018. Dès 2009, il coanime Tounkagouna, une émission entièrement dédiée à la découverte de nouvelles voix.
Le maestro est devenu passeur. Sa rigueur, héritée du Conservatoire de La Havane, il la transmet désormais à une génération qui ne sait pas toujours d’où vient la salsa qu’elle danse. Au fil des années, il devient une véritable bibliothèque vivante de l’histoire musicale africaine des années 80. En 2020, il participe à la création d’Africa Mia, un documentaire de Richard Minier et Édouard Salier, fruit de dix-huit années d’enquêtes obstinées.
Le film exhume l’histoire oubliée des Maravillas de Mali et part à la recherche de ses survivants, dispersés et vieillissants. Il se mue en course contre la montre, car les anciens s’éteignent un à un. Au cœur du récit, Boncana Maïga, dernier chef d’orchestre encore debout, accepte de rouvrir la blessure et de faire rejouer le groupe. La caméra le suit jusqu’à La Havane, pour des retrouvailles bouleversantes avec les musiciens cubains, 45 ans après l’enregistrement de l’album. Une nouvelle formation reprend la route, le disque ressort chez Universal, et la boucle se referme. L’émotion du maestro, à l’écran, ne fait pas le moindre doute.
« Quand j’ai vu le documentaire, j’ai vu le film de mes débuts jusqu’à 1973, l’année de mon départ de Cuba. Je n’avais jamais imaginé que l’on aurait pu retracer la vie des Maravillas de Mali et de Boncana Maïga », confie-t-il, la voix nouée, dans une interview.
L’éternité d’une mélodie
Le 28 février 2026 donc, à la Clinique Pasteur de Bamako, la flûte s’est tue. Boncana Maïga s’est éteint à 77 ans, au terme d’une longue maladie, dernier survivant des Maravillas de Mali. Avec lui disparaît à jamais un orchestre, et avec ce dernier, une certaine idée du dialogue entre les continents. Les hommages ont déferlé d'Abidjan, de Dakar, de Cotonou, de Conakry. Le ministre malien de la Culture, Mamou Daffé, a salué un homme dont la disparition représente, selon ses mots, une perte pour le Mali, mais aussi pour la culture africaine qu’il avait contribué à imposer à travers les continents.
À Abidjan, la chanteuse Aïcha Koné a pleuré un père plus qu’un mentor. « C’est le papa qui me donnait du réconfort. Il me tapait dans le dos, il m’a donné confiance. Il m’a engagée comme choriste pendant quatre ans de formation avant de faire connaître ma première chanson, arrangée par lui-même ».
Officier et Chevalier de l’Ordre national du Mali, Chevalier du Mérite ivoirien, Boncana Maïga a ainsi laissé une œuvre que des millions de danseurs continueront de faire vivre sans même connaître son nom. Chez lui, on gardera aussi l’image d’un gamin de Gao qui a appris seul le saxophone, traversé un demi-siècle et trois continents, et fait dialoguer le fleuve Niger avec les baies de La Havane.

Il aura donné pratiquement chaque minute de sa vie à son art. « Mon ambition, c’est de pouvoir donner un coup de pouce à la musique malienne et à l’art d’une manière générale », répondait-il lorsqu’on lui demandait ce qui le poussait à continuer malgré son âge avancé. Au final, plusieurs semaines après son décès, le maestro et son œuvre continuent de hanter nos oreilles, pour le meilleur.
Servan Ahougnon
Edité par : Feriol Bewa
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