(Agence Ecofin) - Du lithium aux terres rares, en passant par le cuivre et le graphite, les États-Unis tissent aux quatre coins du monde leur toile pour sécuriser leur approvisionnement en minerais critiques. Un agenda qui inclut aussi d’autres métaux moins médiatisés, mais tout aussi stratégiques pour Washington.
La société minière américaine Almonty Industries Inc. a annoncé lundi 14 septembre la conclusion d’un accord contraignant avec le gouvernement du Rwanda. Celui-ci prévoit la création d’une coentreprise entre les deux parties pour l’exploration du tungstène, ainsi que l’octroi d’une licence de traitement de minerais que le groupe envisage parallèlement d’acquérir auprès de fournisseurs locaux.
Une offensive qui inscrit davantage le pays des Grands Lacs dans les dynamiques d’approvisionnement des États-Unis en tungstène, entre impératifs nationaux et considérations géostratégiques.
L’initiative impliquant Almonty Industries ne constitue en réalité pas la première incursion américaine dans l’industrie rwandaise. Ce mouvement avait démarré quelques années plus tôt autour de Trinity Metals, un groupe minier qui se présente comme le premier producteur et exportateur de minerais du pays.
Le rapprochement, amorcé en 2024 avec l’octroi d’une subvention de l’agence fédérale américaine DFC à la société, a pris une nouvelle dimension cette année. En juin, cette dernière indiquait que les exportations de sa mine Nyakabingo représentaient désormais jusqu’à 20 % de la consommation moyenne mensuelle américaine de concentré primaire de tungstène.
Mais le mouvement ne se limite pas au Rwanda. D’autres partenariats internationaux sont également explorés dans le domaine, notamment la création d’une coentreprise entre les États-Unis et le Kazakhstan destinée à valoriser les ressources en tungstène de ce pays. C’est toutefois depuis son propre territoire que Washington donne le ton. L’annonce d’Almonty Industries en début de semaine a ainsi coïncidé avec une autre information tout aussi importante, cette fois en provenance de sa compatriote Elmet Group.
Cette dernière a annoncé son intention d’allouer un financement de 450 millions USD accordé par le Département américain de la Guerre (DoW) à la mise en place d’une chaîne d’approvisionnement en tungstène verticalement intégrée. Cette initiative vient, ajoute-t-il, compléter un contrat d’une valeur maximale de 2 milliards USD conclu avec la Defense Logistics Agency (DLA) pour la fourniture de concentrés de tungstène et d’autres produits associés, destinés à la constitution des stocks stratégiques de défense.
Entre besoins immédiats et diversification de l’offre
Pour comprendre la stratégie américaine, il faut d’abord s’intéresser au caractère stratégique accordé au tungstène à l’échelle mondiale. Métal gris argenté, reconnu pour sa densité et sa résistance à l’usure, à la chaleur et à la corrosion, le tungstène est notamment utilisé dans la fabrication de forets, de lames et d’équipements destinés au forage minier, pétrolier et gazier. Mais ce sont surtout ses usages dans les domaines militaire et aéronautique qui expliquent l’intérêt actuel des États-Unis pour sécuriser leur approvisionnement. Selon Elmet Group, ses propriétés le rendent particulièrement difficile à remplacer dans certains composants haute performance utilisés dans l’aérospatiale, l’énergie, les semi-conducteurs, le secteur médical et l’industrie.
Cet impératif d’approvisionnement apparaît d’autant plus clairement qu’aucune exploitation commerciale de tungstène n’a eu lieu aux États-Unis depuis 2015, selon les estimations de l’US Geological Survey. Dans ce contexte, sécuriser des sources à l’international constitue un enjeu majeur pour alimenter les besoins industriels, alors même que les nouveaux investissements débloqués visent principalement à relancer et à accroître durablement les capacités de production nationales. Miser sur des fournisseurs établis comme le Rwanda et le Kazakhstan peut ainsi offrir une réponse à court terme, tout en constituant un levier de diversification des approvisionnements.
Pour satisfaire leurs besoins, les États-Unis faisaient jusqu’ici appel à une poignée de fournisseurs, parmi lesquels la Chine, qui contrôle plus de 80 % de l’offre mondiale. Une domination problématique pour Washington alors que Pékin a durci le contrôle de ses exportations de produits à base de tungstène, désormais soumises à un système de licences depuis février 2025. Cette dimension géostratégique s’ajoute ainsi à une équation plus large, la stratégie américaine cherchant également à réduire sa dépendance à l’offre chinoise dans d’autres filières, comme celles des terres rares et du graphite.
Ce qui reste à voir
Du Rwanda au Kazakhstan, en passant par les engagements annoncés sur son propre territoire, les États-Unis avancent progressivement leurs pions pour sécuriser leur approvisionnement en tungstène. Reste à voir comment cette trajectoire se structurera dans le temps et surtout ce qu’elle apportera aux objectifs de Washington en matière d’approvisionnement stable et suffisant, pour les différents segments de son industrie.
Ce terrain d’observation devra aussi intégrer les pays ciblés pour diversifier les importations. Au Rwanda, par exemple, les engagements se multiplient, Almonty Industries affichant l’ambition de contribuer à moderniser et à développer la filière du tungstène. Une volonté encore théorique, dont la mise en œuvre devra être observée sur le terrain alors que les chaînes d’approvisionnement existantes vers le marché américain restent pour l’heure limitées au concentré primaire. Ce produit se situe encore en amont de la chaîne de valeur du tungstène, ce qui signifie qu’une part importante de la valeur est créée en dehors du Rwanda à travers la transformation en produits à plus forte valeur ajoutée, comme le paratungstate d’ammonium (APT) ou l’oxyde de tungstène.
Aurel Sèdjro Houenou
Édité par Wilfried ASSOGBA
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