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Muhammadu Buhari : « Baba Go Slow » n’est plus…

  • Date de création: 14 juillet 2025 11:25

(Agence Ecofin) - L’ancien président nigérian est décédé. Militaire craint, président controversé, il aura marqué plusieurs générations de Nigérians, et ce depuis les années 60.

La nouvelle a pris la classe politique africaine un peu par surprise. Ce 13 juillet 2025, l’ancien président Nigérian Muhammadu Buhari est décédé à l’âge de 82 ans. Sa mort, des suites d’une maladie, a été annoncée par sa famille et suscite depuis quelques minutes des hommages venant du monde entier. Mais à la fin, que retiendront les Nigérians et le monde, le tyran des années putsch ou un président qui aura bataillé tant bien que mal aussi bien contre les problèmes économiques que contre Boko Haram.

Entré en politique fusil au poing

Lorsqu’il est élu président en 2015, il a l’air anachronique, parfois en déphasage avec son époque, à cause de son obsession du contrôle et de sa réputation d’intégrité tirant sur la rectitude. Muhammadu Buhari était, à cette époque, l’un des derniers représentants d’une race en voie d’extinction sur le continent : les militaires passés dans l’arène politique. Si les choses ont bien changé depuis, il n’en demeure pas moins que l’ancien Chef d’Etat est arrivé sur l’arène politique baïonnette en avant.

Né le 17 décembre 1942 à Daura, dans l’Etat de Katsina, dans le nord du Nigeria, Muhammadu Buhari est le dernier d’une fratrie de 23 enfants. Très peu d’informations ont été divulguées sur ses études et sa vie avant les camps militaires. Ce manque d’information apportera même de l’eau au moulin de ses détracteurs. En 2019, un particulier nommé Chukwunweike Okafor a accusé l’ancien président de ne pas avoir les diplômes requis pour se présenter aux élections et d’avoir menti en assurant que l’armée était en possession de ses diplômes. Il faut savoir que, selon la législation nigériane, pour être éligible, il faut avoir terminé ses études secondaires.

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Muhammadu Buhari jeune, en tenue militaire

Tout ce qu’on sait, c’est que Muhammadu Buhari a rejoint l'armée nigériane à 19 ans, après avoir étudié à l'école militaire de Kaduna. De 1962 à 1963, il suit une formation d'élève officier en Angleterre avant d'être nommé sous-lieutenant puis commandant de peloton du deuxième bataillon d'infanterie à Abeokuta, au Nigeria. De novembre 1963 à janvier 1964, il suit une autre formation militaire au Royaume-Uni avant de commencer à grimper vers les plus hauts échelons de l’armée nigériane. En 1966, il participe au coup d’Etat mené par le lieutenant-colonel Murtala Muhammed pour renverser le régime de Johnson Aguiyi-Ironsi.

En 1966, il participe au coup d’Etat mené par le lieutenant-colonel Murtala Muhammed pour renverser le régime de Johnson Aguiyi-Ironsi.

Le pouvoir échoit néanmoins à Yacoubou Gowon et Muhammed Murtala devra attendre 1975 et un autre coup d’Etat pour diriger le Nigeria. Dès qu’il accède au pouvoir, il nomme Muhammadu Buhari gouverneur de l'Etat du Nord-Est. Lorsque Mohammed Murtala est tué, il est remplacé par Olusegun Obasanjo qui nomme Muhammadu Buhari commissaire fédéral chargé du pétrole et des ressources naturelles. Durant son mandat, 2,8 milliards de dollars auraient disparu des comptes de la Société nationale du pétrole. Pourtant, en 1983, Muhammadu Buhari, devenu officier général des forces armées nigérianes, va renverser le président Shehu Shagari, élu démocratiquement, dont il accuse le gouvernement de corruption.

Arrivé au pouvoir Muhammadu Buhari va gagner une réputation de tyran pendant les mois qui suivront. Déclenchant, au grand dam des défenseurs des libertés civiles, une guerre contre l’indiscipline. Il n’hésite pas à faire fouetter en public les fonctionnaires qui arrivaient en retard sur leur lieu de travail, ou à faire exécuter en public des trafiquants de drogue. Ses adversaires se souviennent d’un Etat policier qui avait suspendu les libertés civiles et maltraitait les opposants.

Il n’hésite pas à faire fouetter en public les fonctionnaires qui arrivaient en retard sur leur lieu de travail, ou à faire exécuter en public des trafiquants de drogue.

Il avait également fait arrêter et battre le célèbre musicien Fela Kuti. Malgré l’affaire des 2,8 milliards $ de la Société nationale du pétrole, Muhammadu Buhari se forge une image de chef d’Etat incorruptible. Mais cela ne durera pas longtemps. En août 1985, il est renversé par le général Ibrahim Babangida.

« Baba Go Slow », le président incorruptible

Au Nigeria, Muhammadu Buhari est surnommé « Baba Go Slow » (Le vieux qui va lentement). Il a gagné ce sobriquet après les élections de 2015, lorsqu’il lui a fallu six mois pour nommer un cabinet. Le président nigérian n’était pas du genre à se presser. Et on ne parle pas de sa démarche calme et flegmatique. En effet, après les 20 mois passés au pouvoir dans les années 80, le Nigérian a attendu longtemps, très longtemps avant de revenir au pouvoir. Il a même mis très longtemps à revenir dans l’arène politique.

Après avoir été débarqué du pouvoir, il ne réapparait qu’en 2003, année durant laquelle il se présente aux élections contre l’ancien général Olusegun Obasanjo. Il perd le scrutin avant d’échouer à nouveau à deux autres reprises : en 2007, contre Umaru Yar’Adua, puis en 2011, face à Goodluck Jonathan. Alors que plus personne ne l’imagine remporter un scrutin, il se présente en 2014, alors qu’il a 72 ans, contre Goodluck Jonathan qui l’avait battu en 2011. Etonnamment, la rengaine anticorruption de Muhammadu Buhari va fonctionner. Il réussit à fédérer l’opposition sous le pavillon de la coalition All Progressive Congress (APC), « désethnisant » même le scrutin, en réussissant à obtenir des ralliements de toutes les régions du pays.

Sa campagne, faisant l’apologie de sa fermeté et de son sempiternel combat contre la corruption, sera bien aidée par les différentes affaires de corruption qui minent le mandat du président sortant. Musulman, il se prononce contre Boko Haram et promet, sur la base de son passé militaire, une victoire assurée sur le mouvement terroriste. Ses arguments font mouche et permettent à Muhammadu Buhari de remporter une élection présidentielle historique, 29 ans après avoir été déposé. C’est la première fois, depuis l’avènement de la démocratie dans le pays, que le Parti démocratique populaire (PDP) perd le pouvoir.

Ses arguments font mouche et permettent à Muhammadu Buhari de remporter une élection présidentielle historique, 29 ans après avoir été déposé.

Espoirs déçus

Après son premier mandat, Muhammadu Buhari va considérablement perdre de sa superbe. Pourtant, il semblait avoir une recette presque infaillible pour s’assurer le soutien du peuple nigérian. En plus de lancer une guerre contre la corruption et son passé militaire, il s’est rapproché des chrétiens en nommant le pasteur Yemi Osinbanjo comme colistier durant les élections. Il obtient même le ralliement de l’ancien président Olusegun Obasanjo.

Pourtant, son mandat ne se passe pas de la meilleure des manières. Fortement affaibli par des problèmes de santé, le président est obligé de laisser l’intérim de la gestion du pays pendant plusieurs mois à Yemi Osinbanjo pour se faire soigner, à de nombreuses reprises, à Londres. Economiquement, son bilan, malgré de nombreuses réformes, est plutôt négatif. Le taux de chômage est passé de 8 % à 18 % entre 2015 et 2017. La dette publique est, quant à elle, passée de 13 % à 21 % du PIB sur la même période. Il faudra un plan de relance du FMI pour venir réduire les déficits durant le reste du mandat.

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Sur le plan sécuritaire, malgré toutes les promesses et des avancées fortes de l’armée, Boko Haram n’est pas vaincu et continue jusque-là de semer la terreur. Même sur le plan de la corruption, Muhammadu Buhari se révèle décevant par son double langage. En effet, si effectivement de nombreuses personnalités corrompues vont être envoyées à la justice, la lutte anticorruption n’a jamais touché les proches du président, malgré des affaires très médiatisées.

Au final, au moment des élections de 2019, les chances de réélection du président sortant sont faibles. Même au sein de son parti, il est critiqué. La coalition APC va pratiquement imploser, lorsqu’au terme d’une fronde de certaines de ses têtes d’affiche, Muhammadu Buhari perd trois gouverneurs d’Etat, qui passent à l’ennemi, ainsi que le soutien d’Olusegun Obasanjo.

Malgré tout, le président nigérian a réussi de nouveau à enfiler son éternel boubou et se lancer dans une campagne où il affronte Atiku Abubakar. Sa démarche encore plus lente que d’habitude, à cause de ses problèmes de santé, et les ralliements de son adversaire ne suffiront pas à ébranler l’ancien militaire qui est réélu en février 2019. Mais, ce deuxième exercice démocratique, le troisième à la tête de la République fédérale, ne se passe pas forcément mieux. Outre un bilan économique compliqué, le pays se signale par la violence de la répression par les forces de l’ordre de la mobilisation populaire #EndSARS contre la violence policière. Le Nigeria suspendra également Twitter après la suppression de deux tweets du président Buhari. Malgré des mesures fortes contre le terrorisme, il ne parvient pas à vaincre Boko Haram. Même l’annonce de son décès est reliée dans certaines publications à l’un de ses plus grands échecs : Muhammadu Buhari est décédé dans une clinique londonienne loin d’un Nigeria au système de santé peu adapté aux besoins des populations et que Baba Go Slow n’a pu réformer.

Muhammadu Buhari est décédé dans une clinique londonienne loin d’un Nigeria au système de santé peu adapté aux besoins des populations et que Baba Go Slow n’a pu réformer.

Lorsqu’il quitte le pouvoir en 2023, une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux résumera les espoirs déçus des populations nigérianes. On y a demandé à des Nigérians ce dont ils se souviendraient le plus de la présidence Buhari. Leur réponse : « Un sac de riz ». Aliment de base de la population nigériane, le coût du riz a triplé sous le régime de l’ancien militaire. Il est remplacé en 2023 par Bola Tinubu, un autre vieux briscard de la politique nigériane.

 Servan Ahougnon

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