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Qui a peur de Boualem Sansal ?

  • Date de création: 14 avril 2025 15:24

(Agence Ecofin) - Le samedi 16 novembre 2024, sur le tarmac de l’aéroport d’Alger, Boualem Sansal est arrêté dès sa descente d’avion par la police locale. Le jeudi 27 mars, il est condamné à 5 ans de prison pour des propos jugés inacceptables par le pouvoir algérien.

Boualem Sansal (photo) regrette-t-il les phrases qui lui valent ces longues semaines derrière les barreaux ? Le polémiste algérien pensait certainement que sa sortie ne serait qu’une controverse de plus. Erreur. Le pouvoir algérien ne semble pas disposé à pardonner les phrases prononcées début octobre dans un média français par l’écrivain. Le 2 octobre 2024, Boualem Sansal accorde un entretien à Frontières, un magazine politique français d’extrême droite dont il est membre du comité éditorial. Devant le micro, il se livre à une analyse à contre-courant de l’histoire nord-africaine, notamment sur la question ultrasensible du Sahara occidental, territoire disputé entre le Maroc et les indépendantistes du Front Polisario, soutenus par Alger. En pleine interview, Boualem Sansal soutient ouvertement la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. « Ce qu’ont fait les militaires, c’est inventer le Polisario pour déstabiliser le Maroc... Quand la France a colonisé l’Algérie, toute la partie ouest faisait partie du Maroc... la France a décidé arbitrairement de rattacher tout l’est du Maroc à l’Algérie », affirme-t-il.  

Dans un contexte de tension extrême entre l’Algérie et le Maroc, il accuse l’armée d’avoir créé le Front Polisario et suggère qu’une portion de l’Ouest algérien n’appartient pas historiquement à l’Algérie. Ses propos sont perçus comme une trahison et lui ont valu des mois de prison. Mais ça, il ne s’en doute pas le moins du monde. 

74854sansal 4     Manifestants appelant à la libération de Sansal

La colère des dirigeants algériens

À Alger, l’affaire Sansal ne fait pas rire. « Vous envoyez un imposteur qui ne connaît pas son identité, ne connaît pas son père et vient dire que la moitié de l’Algérie appartient à un autre État », a déclaré un Abdelmadjid Tebboune furibond lors de sa première intervention publique sur le sujet. Pour le pouvoir algérien, Boualem Sansal est désormais considéré comme un agent de l’étranger, qui a oublié ses origines, et venu saper l’unité nationale. La machine judiciaire le traite effectivement comme tel : le mandat d’arrêt lancé contre lui l’accuse « d’atteinte à l’intégrité du territoire national », un crime passible de lourdes peines de prison en vertu de l’article 87 bis du Code pénal​. La disposition punit quiconque « porte atteinte à l’unité du territoire national ou incite à le faire, par quelque moyen que ce soit »​. Aux yeux d’Alger, les phrases de Sansal sur le Sahara et les frontières relèvent de cette catégorie.

Ignorant sans doute qu’un tel orage politico-judiciaire grondait contre lui, Boualem Sansal rentre en Algérie mi-novembre pour rendre visite à sa famille. Le piège se referme dès son arrivée. Arrêté le samedi 16 novembre 2024 à l’aéroport, il est immédiatement placé en détention provisoire dans une unité pénitentiaire d’un hôpital d’Alger, officiellement en raison de son état de santé précaire. ​L’infraction retenue – « atteinte à l’unité nationale » – s’accompagne bientôt d’un soupçon encore plus grave. Début 2025, la presse officielle algérienne l’accuse aussi d’« intelligence avec des puissances étrangères », évoquant de prétendus renseignements qu’il aurait transmis par le passé à l’ambassade de France​. Aucun cadeau n’est fait à l’écrivain. Son avocat français – François Zimeray – se heurte au refus de visa des autorités algériennes pour lui rendre visite​. Boualem Sansal n’aurait certainement jamais imaginé que son interview aurait pris de telles proportions, lui qui manie la controverse depuis tant d’années.

Le paradoxe Boualem Sansal

Pour comprendre le personnage de Boualem Sansal, entre Algérie, Maroc et France, il faut remonter à son enfance. Né le samedi 15 octobre 1949 à Theniet El Had, un village perché dans les monts de l’Ouarsenis, un massif montagneux situé au nord-ouest de l’Algérie, il grandit modestement dans un environnement rural et rythmé par les traditions. Enfant, il déménage avec sa famille à Alger, dans le quartier populaire de Belcourt où a également vécu un certain Albert Camus. Coïncidence intéressante quand on sait vers quelle profession s’orientera le jeune homme.

 Son père, Abdelkader Sansal, est d’origine marocaine et sa mère, Khedidja, a visiblement reçu une éducation à l’occidentale​. Ce métissage familial, à l’intersection entre l’héritage arabo-berbère et la culture française, a forgé en partie la sensibilité de Boualem Sansal aux autres cultures. À l’école, il se montre doué pour les sciences et aspire à une carrière technique. Étudiant, Boualem Sansal intègre l’élite des grandes écoles algériennes. Il est diplômé ingénieur de l’École nationale polytechnique d’Alger, puis obtient même un doctorat en économie​.

À la fin des années 1970, l’Algérie indépendante cherche à se moderniser et s’appuie sur une nouvelle génération de cadres dont fait partie Boualem Sansal. Il devient tour à tour enseignant, consultant, puis entrepreneur, avant d’entrer dans la haute administration​, notamment au ministère de l’Industrie.  Durant ces années-là, l’ingénieur Boualem Sansal est un serviteur de l’État respecté, loin de toute prise de position publique. Il mène une vie rangée entre Alger et Boumerdès – où il réside – et se consacre à ses projets de développement économique.

 Cette carrière sans histoires bascule pourtant au tournant des années 1990, lorsque l’Algérie s’enfonce dans la tourmente de la « décennie noire ». La montée du Front islamique du salut, la guerre civile et les massacres islamistes bouleversent la société algérienne et Boualem Sansal. Tandis que des collègues émigrent en France ou se taisent prudemment, il décide de se révolter.  Lecteur passionné depuis toujours, il décide à plus de 45 ans de devenir écrivain, notamment encouragé par son ami Rachid Mimouni, écrivain et figure de la littérature algérienne, décédé en 1995.

 En 1997, Boualem Sansal entame l’écriture d’un roman, « en réaction contre le terrorisme islamiste ». Écrire devient son moyen de résistance. L’ancien ingénieur se signale alors par des pamphlets virulents et troque les équations contre la satire de la société algérienne. En 1999, il publie à Paris son premier roman, Le Serment des barbares qui rencontre un succès immédiat. L’ouvrage remporte le Prix du premier roman en France la même année​ et propulse Boualem Sansal sur le devant de la scène littéraire. Les critiques saluent une voix neuve, puissante, capable de mêler intrigue policière et fresque politico-sociale. Invité dans des festivals en France​, traduit à l’étranger, l’auteur novice devient une figure forte des littératures française et algérienne.

BOUAUne chronique amère de l'Algérie 

Le Serment des barbares dresse un portrait très dur de l’Algérie des années 1990 à travers une enquête sur un meurtre. Boualem Sansal décrit dans le livre les maux de son pays. Il pointe notamment du doigt une corruption endémique, des fractures identitaires, mais surtout la violence islamiste. Profitant de cette consécration inattendue, Boualem Sansal enchaîne avec un deuxième roman L’Enfant fou de l’arbre creux (2000) puis un troisième, Dis-moi le paradis (2003). Ce dernier, publié en France chez Gallimard, est particulièrement audacieux. Écrit sous forme d’un road-movie à travers l’Algérie postcoloniale, il égratigne toute la société et toutes les époques. Le personnage principal croise des figures symboliques et sert à l’auteur de moyen pour régler ses comptes avec l’histoire. Il se moque de Houari Boumédiène – le défunt président au panthéon du régime – et fustige l’incurie des dirigeants face au chaos qui a suivi l’indépendance​. Le roman dénonce la bureaucratie, la corruption et l’échec des politiques publiques, sans oublier l’islamisme qui devient un des thèmes caractéristiques de Boualem Sansal.

La plume de l’auteur dérange en Algérie.  Officiellement, le ministre de l’époque, El Hachemi Djaâboub, invoque les absences non justifiées de l’écrivain-fonctionnaire, souvent parti promouvoir ses livres à l’étranger​ pour le licencier. Boualem Sansal, désormais écrivain à temps plein et dissident politique en gestation ne change pas de ton. En 2006, il publie Poste restante : Alger. Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes, un essai pamphlétaire sous forme de lettre ouverte au peuple algérien. Cet ouvrage qui dénonce la dérive autoritaire, la censure et l’emprise islamiste, est interdit d’entrée en Algérie dès sa parution​. L’auteur affirme recevoir des menaces de mort. Dans l’opinion publique algérienne, il est traité de traître et d’apostat par certains médias. Se refusant toujours à l’exil, vivant presque clandestinement, il publie, en 2007 et 2008, deux livres : Petit éloge de la mémoire et Le Village de l’Allemand. Considéré comme l’un des opposants les plus virulents du régime algérien, Boualem Sansal l’accuse d’avoir confisqué la révolution de l’indépendance et trahi le peuple algérien​. Pourtant, on accuse également l’auteur de traitrise. Boualem Sansal est taxé de vendu qui expose son pays à la critique, notamment française, vu qu’il écrit pour un public francophone. Dans Dis-moi le paradis, Boualem Sansal raille par exemple l’école algérienne arabisée à outrance selon lui. ​

Accusé d’être islamophobe, il s’en défend à plusieurs reprises. « Je me bats contre l’islamisme, pas contre l’islam », a-t-il souvent déclaré. Il se décrit comme n’ayant aucune religion mais comme une personne attachée aux valeurs de tolérance de l’islam originel. Toutefois, ses sorties laissent parfois croire qu’il aime jouer avec la controverse, surtout sur ce sujet. En 2008, son roman Le Village de l’Allemand fait scandale en osant un parallèle entre les crimes des islamistes algériens et ceux des nazis durant la Seconde Guerre mondiale​.

Ses positions le font se rapprocher, en France, de l’extrême droite, dont il affirme ne pas partager toutes les idées. Dans des entretiens publics, comme celui-ci, il n’hésite pas à se servir de la peur de certains Français de voir leur culture effacée par celle des musulmans vivant en France. Il finit par rejoindre le comité éditorial de Frontières, ne sachant pas que son goût pour la controverse le plongerait bientôt dans la tourmente. ​En 2018, dans sa contribution à un ouvrage collectif intitulé Le Nouvel antisémitisme en France, Boualem Sansal écrit que : « le gouvernement français participe au plan de conquête de la planète par la soumission de ses habitants à l’islam »​.

1174854sansal 4 Boualem Sansal et sa compagne

Emprisonné en attendant la main salvatrice de la France ?

Récemment, le président français Emmanuel Macron a déclaré s’être entretenu avec les autorités algériennes sur le cas Sansal. Il dit avoir notamment évoqué la situation sanitaire de Boualem Sansal qui souffre d’un cancer. En effet, si l’Algérien a longtemps refusé de s’exiler en France, il en est de plus en plus proche depuis près de deux ans, en dehors de ses livres qui y sont très appréciés. Entre 2023 et 2024, sa femme Naziha, enseignante de mathématiques à Boumerdès, tombe gravement malade et doit être soignée en France​. L’écrivain multiplie alors les séjours à Paris auprès d’elle. Conscient du danger qui plane sur lui en Algérie, il finit par accepter la proposition du président français Emmanuel Macron : obtenir la nationalité française.

 En 2024, il est naturalisé français par décret présidentiel​, un honneur rare. Aux yeux d’Alger, Boualem Sansal ne fait qu’assumer à ce moment-là son aliénation à « l’ennemi ». Le jeudi 13 mars 2025, Boualem Sansal comparaît devant le tribunal de Dar El Beïda, à Alger​. Au terme d’une audience expéditive de vingt minutes, le procureur requiert dix ans de réclusion et un million de dinars d’amende contre l’auteur. Quelques jours plus tard, le verdict tombe. Le jeudi 27 mars 2025, le tribunal condamne Boualem Sansal à cinq ans de prison ferme et 500 000 dinars d’amende. Pour la famille de l'écrivain, pris dans une bataille d'opinion entre l'Algérie et le Maroc, ainsi que le contexte particulier des relations franco-algériennes, c’est une désillusion totale. Le jeudi 23 janvier 2025, le Parlement européen a voté une résolution exigeant la libération « immédiate et inconditionnelle » de Boualem Sansal, texte adopté à la majorité​. Certains députés de gauche ont voté contre, reprochant à la droite française sa récupération de l’affaire Sansal qui envenime les relations avec l’Algérie.

En attendant, ni la France, ni la communauté internationale, et surtout pas le Maroc, pour qui on l’accuse d’avoir pris parti, n’ont pu aider Boualem Sansal qui continue d’attendre derrière les barreaux le bout du tunnel. Le polémiste et sa famille espèrent que son interview n'a pas été la polémique de trop.

Servan Ahougnon

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