Fela Kuti : le mythique et génial trublion à l’origine de l’Afrobeat

  • Date de création: 14 février 2026 21:30

(Agence Ecofin) - Si l’Afrobeat a mué et est désormais désigné « Afrobeats », personne ne remettra en question le fait que ce mouvement musical a été lancé par Fela Kuti. Musicien de génie, figure presque mythique des premières années de la nation nigériane, il est désormais le premier Africain à avoir remporté un Grammy pour l’ensemble de son œuvre.

Le samedi 31 janvier 2026 à Los Angeles, la Recording Academy qui décerne les Grammy Awards a octroyé à titre posthume un Lifetime Achievement Award à Fela Kuti, fait assez paradoxal pour un homme qui a passé sa vie à se méfier de l’ordre établi et des institutions en général. De toutes les manières, hors d’Afrique, voire hors du Nigeria, la mémoire collective ne se souvient plus que du génie musical. Pourtant, Fela était bien plus que l’homme qui faisait se lever les foules et semblait les posséder par la magie de sa voix.

Personnalité politique, un peu contre son gré, modèle de démesure à la frontière de l’anarchie et voix des luttes néocoloniales, Fela Kuti était difficile à cerner. La seule chose qui fait presque l’unanimité est qu’il fût la première rockstar africaine.

Le trublion en chef du Planless Club

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Avant les scènes en liesse, les classiques musicaux et le militantisme, il y a le petit Fela. Né en 1938 à Abeokuta, il grandit dans un environnement où l’engagement politique est un sujet du quotidien. Sa mère, Funmilayo Ransome-Kuti, figure majeure des luttes sociales à l’époque coloniale, lui inculque l’idée qu’un individu peut contester l’ordre établi et faire plier les institutions. Son père, Israel Oludotun Ransome-Kuti, est quant à lui éducateur, pasteur, et fondateur du premier syndicat enseignant du Nigeria.

S’il appréciera plus tard les valeurs reçues durant son éducation, Fela se souvient de son enfance comme majoritairement contraignante. Se tenir droit, être poli, vouer un respect total aux ainés, etc., il n’aimait déjà pas bien cela, pas plus qu’il ne montrait beaucoup d’entrain pour la musique à laquelle ses parents l’initient. La musique, c’est pourtant une affaire de famille chez les Ransome-Kuti : Josiah, le grand-père de Fela, lui aussi pasteur, mais également grand musicien, est ainsi le premier à enregistrer des hymnes chrétiens en langue yoruba, avec des percussions locales.

Fela était le plus doué de la fratrie de quatre enfants, si doué que son père lui faisait jouer du piano devant les invités et à l’église. Mais l’enfant détestait les lieux empreints de solennité. De fait, tout ce qu’on l’obligeait à faire, tout sens de l’autorité semblait l’irriter, à tel point qu’on le surnomme à la maison « Abami Eda », « l’Étrange » en yoruba. De toutes les façons, si ses deux aînés et son cadet ne se plaignent pas outre mesure, il semble être le seul à ne pas vouloir rester dans le moule. Déjà à cette époque, il semble avoir besoin de plus. Compliqué quand ses parents et leur éducation stricte le suivent même à l’école, qu’ils ont créée et où ses velléités enfantines de rébellion seront matées par sa mère. Pour se venger, Fela se sert dans leurs poches.

« J’ai toujours volé l’argent de ma mère et de mon père. Quand ils me pinçaient, ils me battaient comme plâtre. Mais ils avaient beau me battre, je continuais à les voler. Ils me battaient et je les volais. Mon père n’a réussi à me faire arrêter de voler son argent que parce qu’il n’en avait plus […] Je ne considérais pas cela comme du vol. Pour moi, c’était user des biens de ma mère : elle ne me donnait jamais d’argent et je n’avais nulle part où en trouver, sinon à l’extérieur. Or je refusais d’aller voler à l’extérieur. J’ai donc continué à voler ma mère jusqu’à ce que je quitte son école », confie le musicien dans une interview. En grandissant, son goût pour la rébellion ne se résorbe pas.

En grandissant, le goût de Fela pour la rébellion ne se résorbe pas. À 18 ans, sifflet à la bouche, il ordonne à la foule de foncer sur l’entrée d’un stade bloquée par la police.

À 18 ans, Fela va poser un acte fondateur de la figure que découvrira le Nigeria dans le futur. Alors qu’un match amical de football est organisé entre l’équipe de son école et celle de la police, ses camarades qui veulent y assister sont refoulés à l’entrée du stade :on leur demande de payer leur place, ce que refusent les élèves. Pour eux, qui assurent régulièrement l’entretien de la pelouse, le terrain de l’école doit être gratuit. Sur cette base, Fela harangue une foule qu’il convainc de le suivre. Sifflet à la bouche, il leur ordonne de foncer sur l’entrée.

Les policiers n’arrivent pas à contenir la charge de la centaine de jeunes : Fela et sa troupe ont gagné. Il leur donne le nom de Planless Club (Club Sans Projet). Opposés aux élèves modèles du lycée et à tout ce qui y file droit, ils créent leur propre journal avec une ligne éditoriale complètement effrontée : la désobéissance perpétuelle. À force de se concentrer sur ce type de projets et de fréquenter les clubs musicaux où il découvre le Highlife (style musical parti du Ghana), Fela Kuti n’est pas forcément le meilleur élève de la famille. Lorsqu’à 20 ans il termine ses études secondaires, son petit frère Beko, âgé de 18 ans, est dans une faculté de médecine britannique…

Londres et sa mélodie du bonheur

 « Les matières qu’on m’avait enseignées étaient la Religion, la Littérature anglaise, le Yoruba, la Biologie, la Physique, la Chimie et les Arts. J’étais incapable de faire quoi que ce soit. Alors j’ai commencé à travailler comme employé de bureau au ministère du Commerce et de l’Industrie… Heureusement Beko m’a sauvé. J’étais alors un petit gars de Lagos comme les autres. Je n’avais aucune ambition. Ma mère m’avait payé un vélo et j’étais content comme ça », confie-t-il sur les premiers mois qui ont suivi ses études secondaires.

Il arpente donc les rues de Lagos à vélo lorsque son frère Beko le contacte. Il a trouvé une école de musique en Angleterre pour Fela. « Il a écrit à ma mère et m’a dit qu’il fallait que je vienne à Londres par n’importe quel moyen pour passer mon examen dans "une université" », se souvient le musicien. Ainsi, à la fin des années 50, il part à Londres étudier la musique au Trinity College of Music.

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Sa fille, Yeni Kuti a raconté en 2025 une anecdote assez étonnante sur cette admission. « Mon père et ses frères ont d’abord fait croire à leurs parents que Fela avait obtenu une admission en école de médecine. En plus, il a été accepté au Trinity College presque par pitié. Il n’avait pas les qualifications, mais parce qu’il venait de loin, l’examinateur l’a accepté », affirme-t-elle. Toujours est-il qu’au Trinity College, Fela apprend la trompette classique et la théorie musicale. Malgré ses difficultés dans cette matière, il obtiendra son diplôme en 1954.

Mais le jeune garçon a bien changé. Le Fela arrivé du Nigeria conservait encore une partie de son éducation stricte. Peu d’alcool, pas de cigarettes… À l’obtention de son diplôme, il est plutôt du genre fêtard, amateur des nuits animées londoniennes.  Il partage ces moments avec des personnes comme Jimo Kombi Braimah, un vieil ami qui lui avait déjà fait découvrir les nuits chaudes de Lagos. Ce chanteur lui avait par ailleurs présenté Victor Olaiya, maître du Highlife nigérian dont Fela était fan. Il l’avait également aidé à participer à un enregistrement radiophonique rémunéré au Nigeria. Seulement, à l’époque, il s’agissait plus d’aventure que de carrière.

Colocataires, les deux compagnons créent leur premier groupe, Koola Lobitos. Fela y joue de la trompette, Jimo de la batterie, et ils sont accompagnés de musiciens venus des Antilles anglophones et du Nigeria. Leurs compositions mêlent Highlife et jazz, deux styles dont Fela, grand fan de Louis Armstrong et Miles Davis, s’inspire énormément. Malgré quelques échecs, le groupe gagne une certaine renommée dans les soirées étudiantes londoniennes, et Fela se fait un peu d’argent. C’est à cette époque que la musique prend une place importante dans sa vie, si bien que même l’indépendance de son Nigeria natal en 1960 ne le fait pas penser à rentrer, tant il se sent bien à Londres.

Il trouve même une raison d’y demeurer. En 1961, il épouse sa petite amie Remy Taylor avec qui il aura son premier enfant la même année : Yeni Kuti. Suivront Femi en 1962, puis Sola en 1963, année qui sera particulière dans la vie du couple.

Le retour au Nigeria et la transfiguration américaine

En 1963, Fela Kuti et sa petite famille rentrent au Nigeria et s’installent à Mushin, un quartier de Lagos, dans une maison que possède sa mère. Grâce à elle, il obtient un emploi à la radio nationale, au sein de la Nigeria Broadcasting Corporation (NBC). Mais il ne veut pas ralentir dans sa carrière et forme rapidement une nouvelle version des Koola Lobitos en conservant les influences de Highlife et de Jazz. À l’époque, le collectif renforcé par le batteur Tony Allen enchaîne les concerts à l’Africa Shrine, un club ouvert par Fela dans la métropole nigériane, et se fait rapidement une notoriété locale. La demande musicale est telle que l’artiste néglige son émission radio, qui ne sera pas renouvelée. On lui reproche, en plus du temps qu’il y consacre, une trop grande fixette sur le Jazz et le Highlife.

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En 1965, il ne vit donc plus que de musique. Il sort cette année-là son premier album, « Fela Ransome Kuti & His Koola Lobitos », si bien accueilli qu’il lui permet d’organiser une tournée aux États-Unis en 1969 avec le groupe. C’est une petite victoire. Aux yeux du public, il n’égale pas encore un Jim Rex lawson ou un Geraldo Pino, alors il part en espérant que la validation du public américain renforcera son exposition au Nigeria.  Ce voyage le changera à jamais, mais pas forcément de la manière dont il l’espérait. Il est d’abord convaincu d’arriver à l’endroit où sa carrière explosera.

« À bord de l’avion, je rencontre Miriam Makeba qui, elle aussi, se rendait à New York pour une tournée avec son orchestre. Je lui demande des adresses de promoteurs, qu’elle me donne volontiers. […] Dès mon arrivée, je me suis rendu à l’adresse indiquée par Miriam. Je suis reçu par un Américain blanc qui me demande tout de suite ce que je désire. Je lui dis que je un artiste africain. Il me dit : "Vous savez, l’Amérique est vaste. Je ne m’occupe que de la promotion de musiciens de la pointure de Duke Ellington, Count Basie, Miriam Makeba, etc. Regardez ce mur, ici. Vous y voyez les photographies de mes artistes. Comme vous le savez, il s’agit de grosses pointures. Faites un disque comme celui-ci (il me montre un 45-tours) et je vous mets sur mes promotions. Bonne journée !" Il en avait terminé avec moi. », se souvient-il, selon des propos rapportés par le média Panafrican Music.

À partir de là, il va découvrir la rude vie des aspirants artistes aux États-Unis. Avec les visas touristiques du groupe, impossible d’obtenir un contrat de travail. Fela et les Koola Lobitos obtiennent bien quelques concerts grâce à la communauté nigériane présente aux USA, mais les revenus de ces petites prestations ne servent qu’à subsister. Ils décident de quitter New York pour Los Angeles.

« Nous sommes partis de New York avec un vieux minibus sans siège. Les musiciens étaient assis par terre à l’arrière pendant toute la route vers Chicago. Arrivé à Chicago, j’ai laissé tomber le minibus et j’ai loué une Chevrolet station-wagon. C’était particulièrement dur, parce que nous n’avions pas de permis de travail. Mais quand nous sommes arrivés à Los Angeles, les types du syndicat des musiciens ont décidé de fermer les yeux. Ils savaient qu’on était là et que l’on jouait sans permis. Mais ils ont vu aussi qu’on n’essayait pas de profiter d’avantages auxquels on n’avait pas droit. Ils sont venus nous voir jouer dans le club qui nous avait embauchés, et ils sont repartis sans confisquer nos instruments, comme ils auraient pu le faire. Notre musique n’avait rien à voir avec celle qui se jouait dans les autres boîtes, et c’est pourquoi ils nous ont laissés tranquilles. Ils nous ont seulement prévenus : ils nous laissaient travailler, mais on pouvait se produire partout sauf à Las Vegas », raconte Tony Allen. Le groupe survit en jouant les soirs et en travaillant dans la journée.

De son côté, Fela accepte une offre du Ghanéen Duke Lumumba pour produire une série de 45-tours sur son label Duke Records. Le disque, Viva Nigeria, commence par un morceau plutôt sage sur le pays ouest-africain, comparaison faite avec ceux qui sortiront plus tard. Il y promeut l’union et le vivre ensemble, mais reniera cette chanson quelques années plus tard en expliquant s’être fait piéger par le label. En effet, la chanson sort en pleine guerre du Biafra, et un message de paix alors que l’armée réprime dans le sang la sécession d’un peuple, cela ne ressemble pas à Fela.

Son côté militant se développe exponentiellement quand il commence à fréquenter Sandra Smith, une jeune militante du Black Panther Party.

Au fil des galères américaines, il perd son insouciance d’antan. Son regard sur la vie se durcit, alors qu’il découvre le poids de sa condition de noir aux États-Unis. Ce côté militant se développe de manière exponentielle lorsqu’il rencontre et commence à fréquenter Sandra Smith, une jeune militante du Black Panther Party rencontrée lors d’un concert en faveur des droits civiques où jouaient les Koola Lobitos. Grâce à elle, Fela découvre l’autobiographie de Malcolm X et son histoire. Il prend conscience de la réalité de l’esclavage, des discriminations qui caractérisent l’organisation de la société américaine et de nombreuses autres dans le monde. Par intérêt pour la pensée noire (mais aussi pour impressionner Sandra), il lit de nombreuses réflexions d’auteurs noirs américains sur la place des noirs dans les sociétés.

Au contact de ces sujets, la musique de Fela évolue. Il expose sa nouvelle vision du monde dans le titre « My Lady Frustration », chanson dans laquelle il révèle un univers plus africain dans le choix des mélodies et des percussions. « En Angleterre, j’ai été exposé à toutes ces musiques, mais on en était coupé en Afrique. À partir de là, le jazz m’a servi de porte d’entrée dans l’univers des musiques africaines. Plus tard, quand je suis allé en Amérique, j’ai été exposé à l’histoire de l’Afrique dont je n’avais jamais entendu parler. C’est à ce moment que j’ai vraiment commencé à comprendre que je n’avais jamais joué de musique africaine. J’avais utilisé le jazz pour jouer de la musique africaine, alors que j’aurais dû utiliser la musique africaine pour jouer du jazz. Ainsi, c’est l’Amérique qui m’a ramené à moi-même », confiera-t-il dans une interview.

Les fondations sonores de l’Afrobeat, guitare rythmique, Shekere (calebasse sertie de coquillages), etc., sont posées, même si Fela ne sait pas encore que son nouveau son fera au monde l’effet d’une tempête. Les derniers morceaux du puzzle seront apportés par Tony Allen et sa vision particulière des percussions, notamment des cymbales. Pendant ce temps, son épouse et ses enfants au Nigeria l’attendent depuis 9 longs mois. La rumeur court même que Fela est en prison pour viol. Tony Allen, qui l’apprend, le convainc de rentrer à Lagos.

L’Afrobeat et la naissance d’une légende mondiale de la musique

« J’ai commencé à comprendre que je n’avais jamais joué de musique africaine. J’avais utilisé le jazz pour jouer de la musique africaine, alors que j’aurais dû utiliser la musique africaine pour jouer du jazz. »

Fela Kuti et son groupe, désormais Fela Kuti & Nigeria 70, rentrent donc à Lagos, où ils retrouvent un Nigeria marqué par la répression de la sécession Biafraise. Le terrain est propice pour le nouveau Fela, différent musicalement, mais surtout plus militant. Quelques semaines plus tard, il fait venir Sandra Smith qui s’installe avec lui dans la maison principale, pendant que l’épouse de Fela, peu appréciée par sa belle-mère, emménage dans un appartement avec ses enfants.

Sur le plan musical, l’Afrobeat fait fureur. Exit la trompette et l’attirail de chanteur de Jazz. Orgue, pantalon moulant, de nouveaux pas de danse et des chansons en pidgin (créole local) attirent les foules à ses prestations, même au-delà des frontières du pays. De passage à Lagos pour une série de concerts en 1971, l’icône James Brown en personne assiste à une performance de Fela. Deux ans plus tard, c’est une autre légende, Paul McCartney des Beattles, qui vient le voir se produire, lors d’un voyage à Lagos dans le cadre de la préparation de l’album « Band on the Run ».

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En 1972, avec Jimo Kombi Braimah, il rachète le club de l’hôtel Empire et crée l’Afrika Shrine. La scène de ce lieu devient mythique grâce à ses prestations de Fela. Le groupe est désormais connu partout dans le monde. Après une dispute avec son saxophoniste Igo Chico, Fela apprend à jouer du saxophone, en seulement 24 heures, raconte-t-on. À partir de cette période, il enchaîne les hits : Shakara, Lady, Go Slow, Gentleman, etc. sa carrière décolle.

Kalakuta Republik ou la version lagosienne du mythe d’Icare

L’Afrika Shrine se dote d’une librairie avec des ouvrages de grands penseurs et militants africains. Les gens s’y rendent pour lire Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Marcus Garvey, Malcolm X. La salle devient bientôt un véritable temple dédié au panafricanisme, et Fela en devient le prêtre. Débits de boisson, ventes de produits illégaux, prostitution et autres affaires peu recommandables commencent parallèlement à se tenir autour de l’Africa Shrine dont la popularité attire des foules de plus en plus grandes. Bientôt, Fela est vu comme un fauteur de trouble par la police, et pas toujours à tort.

Le 30 avril 1974, les forces de l’ordre débarquent dans sa maison en pleine interview. De la marijuana est saisie et les 60 personnes qui s’y trouvent, interpellées. Enfermé à la prison d’Alagbon Close, dans la cellule « Kalakuta », l’artiste est vert de rage de rater sa première tournée importante au Cameroun. Pour lui, les filles mineures trouvées à son domicile par la police ne sont pas réellement un problème.

Libéré, Fela sera de nouveau arrêté quelques jours plus tard sur des dénonciations de personnes l’accusant de vendre des stupéfiants dans sa résidence. Selon plusieurs versions, il s’agirait d’un traquenard de la police qui aurait infiltré de la marijuana pour le confondre. Fela avale le produit, et lorsque les agents viennent plus tard contrôler son pot de chambre, il n’y a finalement pas de trace de cannabis. Cet épisode inspirera son titre « Expensive Shit ». De retour chez lui, il donne à sa résidence le nom de Kalakuta Republik (République des vauriens), en référence à la cellule où il avait été enfermé.

Le 23 novembre 1974, nouvelle descente de police. Cette fois, on recherche une fille de 14 ans en fugue, réfugiée chez Fela. Il s’agit de la fille de l’Inspecteur général de la police de Lagos. Ce jour-là, les habitants de Kalakuta Republik, où l’artiste hébergeait certains de ses musiciens, leurs proches ainsi que des fans, jettent des pierres aux forces de l’ordre selon le rapport. Fela est encore arrêté. Lorsqu’il sort 3 jours plus tard, des milliers de personnes l’accueillent. Juché sur le toit d’une voiture, affichant des signes de sévices corporels, il prononce un discours improvisé où il insulte copieusement le gouvernement en place. Pour cette foule, Fela est le vrai président, et c’est de là que lui vient le surnom « The Black President ».

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En 1975, il abandonne « Ransome », nom qu’il associe au christianisme colonial, et adopte Aníkúlápó, ce qui signifie en yoruba « Celui qui porte la mort dans sa poche », comme pour signifier qu’il ne mourra pas selon les plans de ses ennemis, la police notamment. À partir de ce moment, Fela vit sa meilleure période musicale. Entre 1975 et 1977, il sort 23 albums : 6 en 1975, 7 en 1976, 10 en 1977. Au sein de Kalakuta Republik, un écosystème créatif se crée avec de nombreux artistes. La résidence de Fela accueille également des révolutionnaires et des militants engagés contre le gouvernement. Sandra Smith, sa Black Panther, vient passer deux mois à Lagos.

Aníkúlápó, signifie en yoruba « Celui qui porte la mort dans sa poche », comme pour signifier qu’il ne mourra pas selon les plans de ses ennemis. Entre 1975 et 1977, il sort 23 albums.

En plein enregistrement de l’album Upside Down avec Africa 70, Fela apprend que des élections auront lieu en 1979. Dans l’euphorie et caressant le rêve de réellement devenir président, il devient plus virulent avec le gouvernement, alors qu’Olusegun Obasanjo prend les rênes du pouvoir après un coup d’État manqué. Le 20 novembre 1976, il fonde les Young African Pioneers (YAP), un mouvement politique épousant ses idéaux. Il prépare même le tournage du film autobiographique Black President. Surtout, il sort « Zombie », un titre dans lequel il traite les soldats d’automates, obéissants jusqu’au grotesque. Le régime militaire nigérian s’y reconnaît, et le succès populaire du morceau fait de l’insulte un événement national.

L’État, lui, ne répondra pas par les mots, mais par le feu. Le 18 février 1977, un millier de soldats attaquent Kalakuta Republik, détruisent, frappent et brûlent. La mère de Fela est défenestrée, et mourra en avril 1978, des suites de ses blessures. Fela ressort de ce brasier avec une certitude : on peut lui prendre un lieu, mais pas son récit. Il porte le cercueil de sa mère jusqu’à Dodan Barracks, le quartier général de la junte et le symbole du pouvoir en place, et grave dans sa discographie une série de requiems accusateurs : « Sorrow, Tears and Blood », « Unknown Soldier », « Coffin for Head of State », autant de sorties musicales contre la violence d’État et contre le mensonge administratif qui tente d’effacer les coupables derrière l’excuse de « soldats inconnus ». Sa musique a été un hymne à la fête, un tract militant, pour sa mère, elle devient une preuve à charge.

Fela ne sera plus le même après cet épisode. Son art se durcit, son personnage s’agrandit, et sa vie privée devient partie intégrante de sa stratégie de provocation. Les autorités locales l’éloignent des célébrations musicales de la deuxième édition du FESTAC 77, le festival Mondial des Arts Nègres, pourtant organisé au Nigeria. En 1978, un an après la destruction de Kalakuta State, il épouse simultanément 27 femmes, majoritairement issues de son entourage artistique, les fameuses « Queens ». Elles chantent, dansent, répondent au leader, et installent sur scène une esthétique à la fois fascinante et controversée.

Fela explique le geste comme une affirmation de valeurs africaines, et aussi comme une manière de se protéger légalement contre les accusations de kidnapping de ces femmes que les autorités utiliseraient volontiers pour le salir. Bientôt, malgré son génie, malgré ses combats nobles, on lui reproche de la misogynie et du manque de respect aux femmes. Fela s’en contrefiche, il durcit le ton dans ses prises de paroles militantes. Il insulte le gouvernement et appelle à l’unité des noirs partout dans le monde.

Le 4 septembre 1984, Fela est arrêté à l’aéroport de Lagos pour une affaire de trafic de devises. Il est jugé par un tribunal spécial et condamné à 5 ans de prison.

À cette époque, on se sait plus vraiment comment qualifier celui qui est pratiquement devenu un homme politique. Tony Allen a quitté le groupe, non sans l’avoir prévenu que son militantisme prenait des proportions qui ne pourraient avoir que de funestes conséquences. Après lui, Fela restera certes une star internationale, se produisant notamment à Berlin en 1980, à Paris. Mais quelque chose quitte sa musique avec le départ du génial Allen. Le groupe prend par ailleurs le nom d’Egypt 80.

D’un autre côté, les soucis avec les autorités ne cessent pas. Le 4 septembre 1984, alors qu’il s’apprête à partir pour une tournée américaine, Fela est arrêté à l’aéroport de Lagos pour une affaire de trafic de devises. Il est jugé par un tribunal spécial et condamné à cinq ans de prison, dans une affaire qu’Amnesty International documente comme politiquement chargée, symptôme d’un État qui cherche à neutraliser un opposant en l’enfermant. Il passera environ vingt mois en prison, avant d’être libéré le 24 avril 1986 suite à une forte pression internationale. Fidèle à lui-même, il annonce qu’il revient à la politique, comme si la cellule n’avait été qu’un couloir.

Le film pourrait s’arrêter là, sur un héros libéré. Il continue pourtant, plus sombre, parce que la fatigue s’installe, que le Nigeria change de régime sans changer de réflexes, et que Fela avance avec ses blessures visibles et ses zones d’ombre intactes.

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La mort, puis l’héritage immortel

Fela meurt le 2 août 1997. Avant, il a le temps de relancer l’Africa Shrine, de faire des tournées, de célébrer la libération de Nelson Mandela. Quand il part, c’est tout un continent qui est en émoi. Lagos lui offre des funérailles à la mesure du personnage : des centaines de milliers de personnes rassemblées, plus d’un million le long du parcours, une ville ralentie par un cortège qui met des heures à traverser vingt kilomètres, comme si l’on transportait non pas un corps, mais une époque. Le lendemain, sa famille annonce qu’il est mort de complications liées au SIDA, information qui, à l’époque, fracture déjà les sensibilités et nourrit les contestations. Même la mort de Fela est politisée, même sa fin devient une bataille de récits.

Sa disparition règle au moins une chose : la question n’est plus de savoir s’il avait raison sur tout, mais de constater ce qu’il a laissé. L’Afrobeat, le genre qu’il a façonné, est devenu une musique d’envergure mondiale. Sa figure, elle, s’est transformée en archive vivante, alimentant expositions, rééditions, hommages et mythes. En 2025, presque 50 ans après sa sortie et 27 ans après la mort de son auteur, « Zombie » entre au Grammy Hall of Fame, reconnaissance officielle d’un morceau qui, dans les années 70, valait presque une condamnation. En 2026, le Lifetime Achievement Award de la National Academy of Recording Arts and Sciences vient, tardivement, sceller l’évidence : la rockstar africaine anti-establishment est devenue un joyau du patrimoine culturel mondial.

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Sa famille porte la suite, avec ses propres nuances. Femi Kuti, puis Seun Kuti à la tête d’Egypt 80, prolongent le son et la posture, chacun évoluant à sa manière dans l’ombre immense du père, ombre qui protège autant qu’elle écrase. La filiation dépasse même la maison Kuti : Burna Boy, star globale d’aujourd’hui, est le petit-fils de Benson Idonije, le premier manager de Fela. Cette proximité familiale souvent rappelée, sert de passerelle symbolique entre l’âge des manifestes et l’âge des stades. Burna n’est pas Fela, il ne cherche pas à l’être, mais il assume une part de l’héritage.

Et autour de lui, l’Afrobeats contemporain, pluriel, plus pop, plus numérique, plus exportable, déroule sa galaxie : Wizkid, Davido, Tems, Rema, Ayra Starr, Asake, Tiwa Savage et d’autres encore, n’écrivent pas tous des tracts, mais ils profitent d’une porte que Fela et Tony Allen ont enfoncée. Si Lagos compte aujourd’hui dans l’industrie musicale mondiale, c’est un peu à cause de Fela Kuti.

Servan Ahougnon

Edité par : Feriol Bewa

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