(Agence Ecofin) - A la voir aujourd’hui confiante et ravie de s’occuper de la gestion des séries originales africaines de Netflix, on aurait du mal à imaginer que la carrière de Dorothy Ghettuba a commencé loin des marchés de contenus. Dans une autre vie, la Kényane a travaillé pour un capital investisseur avant de tout lâcher pour sa passion
Cette semaine, le magazine Variety, spécialisé dans la couverture de l’industrie audiovisuelle, a publié un article sur les femmes ayant accéléré la digitalisation dans le secteur et impacté le divertissement mondial. Parmi les femmes distinguées, la directrice des séries originales africaines de Netflix a été citée pour son impact dans l’écosystème du streaming.

« Le contenu audiovisuel est le nouveau pétrole ».
Cheville ouvrière de Netflix sur le continent noir, la Kényane aurait pu ne jamais emprunter cette voie qu’elle affectionnait pourtant depuis plusieurs années.
À force de passion
L’histoire de Dorothy Ghettuba est celle d’une passionnée qui a tout risqué pour suivre ses rêves, allant jusqu’à abandonner la sécurité d’un emploi bien rémunéré. Née et élevée au Kenya, elle développe assez tôt une véritable passion pour le théâtre et la comédie. Elle prend quelques cours et joue pendant ses études secondaires, mais doit arrêter à l’orée de son cursus universitaire, essentiellement parce qu’elle ne trouve pas de rôle. « Ce n’était pas une carrière viable financièrement», explique-t-elle. Dorothy part ensuite aux États-Unis à l’âge de 18 ans, pour étudier la communication et les sciences politiques à l'Université Andrews, dans le Michigan.

« C'était le baptême du feu. C'était très dur. On a fait des erreurs.»
Après avoir obtenu son diplôme, elle part pour le Canada où elle trouve un emploi chez un spécialiste du capital-risque. Peu après son 30e anniversaire, elle retourne au Kenya pour un mariage. La passionnée de comédie découvre alors un paysage audiovisuel où le contenu local a de plus en plus de succès.
Après avoir obtenu son diplôme, elle part pour le Canada où elle trouve un emploi chez un spécialiste du capital-risque. Peu après son 30e anniversaire, elle retourne au Kenya pour un mariage.
Elle retourne au Canada, consciente du fait que les acteurs kényans, leurs films et séries ont du succès : finalement, une carrière dans le cinéma était peut-être une bonne option… Si Dorothy Ghettuba ne peut plus faire carrière sur scène et sous les projecteurs, elle peut encore se distinguer derrière la caméra et à la production. C’est bien l’idée qui semble lui avoir traversé l’esprit à cette époque.
« Le contenu audiovisuel est le nouveau pétrole »
Déterminée à produire des programmes audiovisuels chez elle et pour les chaînes kényanes, Dorothy songe de plus en plus à se lancer dans ce domaine. Elle en est convaincue et le dira à plusieurs reprises : « le contenu audiovisuel est le nouveau pétrole ».

« Dans mes rêves les plus fous, je n'ai jamais pensé que je travaillerais pour Netflix.»
Elle finit par quitter son emploi au Canada et rentre au Kenya en 2009. « Il n'y avait pas de plan B. Lorsque j'ai fait mes valises, que j'ai quitté un bon emploi et que j'ai quitté une vie confortable où les problèmes importants étaient de choisir entre la fraise et la vanille pour le dessert, l'échec n'était pas une option » déclare-t-elle.
« Il n'y avait pas de plan B. Lorsque j'ai fait mes valises, que j'ai quitté un bon emploi et que j'ai quitté une vie confortable où les problèmes importants étaient de choisir entre la fraise et la vanille pour le dessert, l'échec n'était pas une option »
Elle rejoint une émission de télévision locale en tant que directrice de production, et apprend sur le tas. « C'était le baptême du feu. C'était très dur. On a fait des erreurs, on a tiré des leçons, mais c'est comme ça. Les producteurs m'ont appris ce qu’il ne fallait pas faire. Je leur suis reconnaissante à jamais. Je n'échangerais cette expérience pour rien au monde », assure-t-elle. Six mois plus tard, elle décide de produire un de ses propres projets. Elle le présente à un cadre de la chaîne qui est séduit par le concept et exige de voir un pilote. Malheureusement, elle n'a pas de quoi le financer, et le dirigeant de la chaîne refuse de lui faire un chèque.
Grâce au carnet d’adresses construit lorsqu’elle travaillait dans le capital-risque au Canada et à sa famille, elle finit par obtenir les fonds. « Je me suis souvenue que les gens ne croient pas en une idée, mais en des personnes. L'argent est venu de personnes qui pensaient que j'étais folle, mais qui voulaient aussi soutenir mes rêves ». Elle présente le pilote au directeur de sa chaîne qui se montre intéressé, mais qui ne souhaite payer que la moitié du prix qu’elle réclame. Une autre chaîne locale s’aligne sur ses demandes, lançant ainsi la production de la série Block D.
« Je me suis souvenue que les gens ne croient pas en une idée, mais en des personnes. L'argent est venu de personnes qui pensaient que j'étais folle, mais qui voulaient aussi soutenir mes rêves ».
Elle décide alors d’en tourner d’autres. Elle fonde et dirige Spielworks Media qui deviendra l'une des principales maisons de production du Kenya. Dorothy produit alors de nombreuses émissions et séries qui rencontrent un franc succès dans son pays. « C'était difficile parce que je n'avais jamais fait cela auparavant. C'est toujours risqué de faire ses valises et tout quitter. J'ai quitté le Kenya à l'âge de 18 ans. Je n'avais jamais vécu au Kenya en tant qu'adulte. Revenir chez moi, pour moi, était une nouvelle expérience. Mais je suis une personne qui prend des risques. Je suis très audacieuse ».
Repérée par Netflix
6 années après son lancement, Spielworks Media pèse 15 émissions de télévision, 10 web-séries et plus de 41 films africains, dont de nombreuses créations primées lors de divers festivals. Ses productions commencent à être appréciées en Grande-Bretagne et en France. Celle qui voulait devenir comédienne emploie des centaines d’acteurs. En mai 2019, elle est désignée par le président Uhuru Kenyatta pour diriger le régulateur kényan du cinéma.
Celle qui voulait devenir comédienne emploie des centaines d’acteurs. En mai 2019, elle est désignée par le président Uhuru Kenyatta pour diriger le régulateur kényan du cinéma.
Quelques mois plus tard, elle reçoit l’appel d’une personne qui lui annonce avoir proposé son profil pour un poste chez Netflix. « Au moment où Netflix est passé au streaming mondial en 2016, je dirigeais une société de production de divertissement et comme tous mes collègues producteurs, je les considérais comme le Saint Graal. Dans mes rêves les plus fous, je n'ai jamais pensé que je travaillerais pour Netflix. Un lundi après-midi, alors que je m'occupais de mes affaires, j'ai reçu un appel inattendu. L'interlocuteur m'a dit qu'il voulait communiquer mes coordonnées à Netflix, et en un clin d'œil, je me suis retrouvé à passer un entretien pour un poste de directrice créative. Après un long processus, j'ai pris mes fonctions de responsable des séries originales internationales », raconte la Kényane.
« L'interlocuteur m'a dit qu'il voulait communiquer mes coordonnées à Netflix, et en un clin d'œil, je me suis retrouvé à passer un entretien pour un poste de directrice créative. »
Sa nomination est annoncée dans la seconde moitié de 2019. Depuis, elle déniche pour le géant américain les perles de la production africaine. Son but est simple : raconter des histoires du continent.

Son but est simple : raconter des histoires du continent.
« Notre objectif est d’aider les Africains à raconter leur incroyable histoire. L’Afrique a toujours été dépeinte sous le même angle, comme un continent de souffrances. Mais nous pensons qu’il y a tellement plus à raconter.
« Notre objectif est d’aider les Africains à raconter leur incroyable histoire. L’Afrique a toujours été dépeinte sous le même angle, comme un continent de souffrances. Mais nous pensons qu’il y a tellement plus à raconter.»
« Nous souhaitons mettre en avant des histoires optimistes, fascinantes, les meilleures. […] Nous voulons vraiment offrir un contenu varié : de la série romantique de suspens aux films d’action, en passant par des thrillers ou de l’animation. Mais surtout, nous voulons faire des comédies parce qu’on rit tous les jours en Afrique. Il y a tellement de choses que l’Afrique peut montrer au reste du monde », assure Dorothy Ghettuba.
Servan Ahougnon


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