(Agence Ecofin) - Avec des initiatives financées dans des domaines tels que l'irrigation, la transformation agroalimentaire et la résilience climatique, la BIDC sème les graines de la sécurité alimentaire tout en stimulant l'économie rurale. Mais les défis sont de taille dans une sous-région où les systèmes agricoles restent vulnérables aux chocs climatiques et aux défis économiques.
« On ne peut plus produire comme on a l'habitude de le faire. Il importe d'investir dans la technologie pour véritablement transformer ce secteur afin de produire plus en quantité et en qualité pour atteindre la sécurité alimentaire. » En lançant cet appel lors de la première édition du Forum d'investissement de la CEDEAO (EIF 2024) en avril dernier, Dr George Agyekum Donkor, président de la BIDC et de son conseil d’administration, ciblaient un problème qui s’impose comme une urgence régionale.
Face à une crise alimentaire qui touche environ 49,5 millions de personnes en Afrique de l’Ouest, exacerbée par la flambée des prix des denrées alimentaires, qui atteint parfois 100 % au-dessus des moyennes quinquennales, la BIDC intensifie son action par des financements ciblés. Mais le défi est d’une telle ampleur qu'il nécessite une stratégie d’envergure, intégrant infrastructures, innovation agricole et résilience climatique. « Nous devons structurer une résilience durable pour la région en construisant un secteur agricole intégré et résilient aux chocs », précise un expert de la BIDC. Sur les 5 dernières années, la Banque a ainsi consacré près de 86% de ses financements agricoles au renforcement de la sécurité alimentaire.
Irrigation : le levier de la productivité agricole
Pour la BIDC, le développement des infrastructures d’irrigation constitue une priorité. Avec 9,5 millions de dollars investis dans le bassin de Bani, au Mali, elle a permis de transformer des terres arides en zones cultivables. Plus de 130 000 personnes, réparties dans les régions de Koulikoro, Ségou et Mopti, bénéficient directement de cette infrastructure, essentielle pour stabiliser les rendements de cultures comme le riz et le maïs.
En Côte d'Ivoire, un projet d'irrigation solaire financé à hauteur de 43,6 millions de dollars couvre 83 000 km² dans le nord. Ce projet assure la production agricole tout au long de l’année, même en cas de faibles précipitations, et diminue l'empreinte carbone en évitant les pompes diesel. Pour la BIDC, il s'agit de garantir l’autosuffisance alimentaire en minimisant la dépendance des populations aux importations coûteuses et leur vulnérabilité aux fluctuations de marché, comme l’avait stipulé Dr George Agyekum Donkor. « Si nous continuons d'exporter nos produits agricoles de façon brute et d'importer, nous en sortirons toujours perdants. Parce que si nous ne travaillons pas à transformer nos produits, nous risquons de toujours avoir des revenus faibles malgré notre potentiel de production. »

Transformation agroalimentaire : des solutions locales aux défis mondiaux
La BIDC mise également sur la transformation locale pour réduire la dépendance alimentaire de la région. L'exemple le plus significatif est l’usine de transformation de tomates à Loumbila, au Burkina Faso, financée à hauteur de 15,1 millions de dollars. Ce site, situé à proximité de la capitale, Ouagadougou, répond à un double objectif : réduire les pertes après récolte et dynamiser l’économie locale. En Côte d’Ivoire, le projet 2PAI-Nord, bénéficiant de 50 millions de dollars d’investissement, couvre plusieurs régions pour développer des infrastructures de stockage et de transformation. Ce projet touche 26% de la superficie du pays, et cherche à stabiliser les prix tout en créant des milliers d’emplois dans les chaînes de transformation.
En ciblant les produits agricoles locaux pour les transformer directement sur place, la BIDC espère réduire les importations de denrées alimentaires, renforcer les filières locales et sécuriser les chaînes d’approvisionnement, fragiles face aux chocs internationaux.

Agricultures climato-intelligentes : préparer le secteur agricole au futur
Les chocs climatiques demeurent une menace pour les systèmes agricoles en Afrique de l’Ouest.
Selon des études menées au Burkina Faso et au Mali, la productivité des cultures de base comme le maïs et le sorgho a chuté de 10 à 30% dans certaines zones affectées par la sécheresse. Dans l’UEMOA, cette productivité a globalement baissé de 20% sur les dernières années sous l’effet du changement climatique.
« Les effets du changement climatique imposent de revoir en profondeur les pratiques agricoles », indique-t-on du côté de la BIDC.
Pour y faire face, la BIDC soutient des initiatives « climato-intelligentes » dans l’ensemble de ses projets. Au Togo, le Projet d'appui au développement agricole (PADAT), financé à hauteur de 6,95 millions de dollars, intègre des techniques modernes telles que la rotation des cultures et l’utilisation de semences résistantes à la sécheresse. Ce projet est particulièrement axé sur les petits exploitants, souvent exposés aux fluctuations météorologiques, pour leur permettre d’améliorer leurs rendements tout en adoptant des pratiques durables.
Le projet 2PAI-Bélier, en Côte d'Ivoire, dans lequel la BIDC a investi 22,4 millions de dollars, intègre également des mesures de conservation des sols et de gestion des ressources en eau, qui devraient permettre à plus de 700 000 habitants de bénéficier de techniques agricoles durables. L’objectif est de renforcer la résilience face aux aléas climatiques et préserver l’environnement tout en soutenant la productivité.
Inclusion financière : une solution pour les petits exploitants
Pour les petits exploitants agricoles de l’UEMOA, l’accès au financement reste un frein majeur à toute modernisation. Les banques de la région allouent 3% à 4,4% de leurs prêts au secteur agricole, une proportion qui paraît dérisoire comparativement à l'importance du secteur, qui contribue à près de 30% du PIB régional. Ce paradoxe persistant illustre une réalité structurelle : les acteurs agricoles sont considérés comme à haut risque, souvent incapables de fournir des garanties solides.
Pour les banques de développement qui octroient des volumes importants de crédits, la tâche devient encore plus ardue. Ces institutions sont appelées à innover pour structurer des offres adaptées aux besoins spécifiques des petits exploitants, tout en intégrant des dispositifs de partage de risques ou de micro-assurance. Il en va de la résilience économique et alimentaire de la région, où l’agriculture, pilier de l’économie et de l’emploi, ne peut se contenter des financements limités qu'elle reçoit aujourd’hui.
Pour surmonter ces obstacles, la BIDC dit avoir « développé des produits financiers sur mesure, notamment des prêts flexibles et à faible taux d'intérêt conçus pour répondre aux besoins spécifiques des petits exploitants agricoles et des coopératives rurales, en s'associant à des banques locales et au RFAF [Le Fonds régional pour l’agriculture et l’alimentation, Ndlr] ». Instrument de financement de la CEDEAO, le RFAF, créé en 2011 pour soutenir les initiatives agricoles et alimentaires dans la région ouest-africaine, a d’ailleurs accéléré ces derniers mois les préparatifs pour le lancement de ses activités, notamment via des intermédiaires financiers qui faciliteront la gestion des fonds et fourniront un soutien technique aux bénéficiaires finaux.
Selon la Banque, près de 50% de ses financements agricoles sont alloués aux zones rurales vulnérables, où les besoins en modernisation et en infrastructures sont criants.
En décembre 2023, la BIDC a signé un accord de prêt de 20 milliards FCFA (32,8 millions $) avec Mansa Bank en Côte d'Ivoire pour financer les PME agricoles, avec un minimum de 15% réservé aux entreprises dirigées par des femmes, une initiative visant à renforcer la chaîne de valeur agricole dans la région, en particulier pour les zones rurales où les besoins en modernisation sont importants.

En janvier 2024, elle a octroyé un financement de 70 millions d’euros (75,3 millions $) au groupe Coris Bank, un soutien stratégique destiné aux PME de cinq pays de la région : le Togo, le Burkina Faso, le Bénin, la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Cette ligne de crédit cible les entreprises actives dans la transformation et la distribution des produits agricoles, visant à renforcer le secteur agroalimentaire local.
Ces initiatives financières intègrent aussi des programmes de formation pour renforcer les capacités des agriculteurs à des pratiques plus modernes et plus productives, confie un cadre au sein de l’institution.
Enjeux et perspectives pour une sécurité alimentaire durable
La BIDC reconnaît que malgré ses efforts, la route vers une sécurité alimentaire durable est encore longue. Malgré des avancées notables, de nombreux défis demeurent, à savoir : des infrastructures de transport limitées, une volatilité politique et un manque de données fiables. La Banque cherche à pallier ces difficultés en multipliant les partenariats public-privé pour mobiliser des financements et étendre l’impact de ses projets à grande échelle. « La collaboration avec le secteur privé et les gouvernements locaux est essentielle pour soutenir l'agriculture rurale », souligne un expert de la Banque.
« Nous intensifions nos partenariats avec les autres banques de développement pour pallier ces contraintes et attirer des financements supplémentaires », indique le président Donkor. Cette collaboration s'étend aux pays de la sous-région et au-delà, avec des alliances stratégiques comme le fonds « Africa Growing Together », une initiative de la Banque africaine de développement (BAD) en partenariat avec la Banque centrale de Chine. Au titre de ce fonds, en octobre 2023, la BIDC a signé un accord avec la BAD pour une ligne de crédit de 50 millions de dollars et 50 millions d’euros, ciblant les entreprises locales et coopératives agricoles dans la région.
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