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Ce que le retour des tensions dans la mer Noire signifie pour le marché mondial du blé et pour l’Afrique

Ce que le retour des tensions dans la mer Noire signifie pour le marché mondial du blé et pour l’Afrique
  • Date de création: 07 septembre 2026 08:13

(Agence Ecofin) - Plus de 4 ans et demi après avoir été bousculé de manière inédite par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le marché mondial du blé connaît, depuis plusieurs semaines, un nouvel épisode de perturbations liées aux tensions dans la région de la mer Noire.

Depuis juillet, les deux pays d’Europe orientale ont en effet intensifié les attaques réciproques contre les infrastructures portuaires, les terminaux céréaliers et les navires dans cette zone névralgique pour le commerce mondial du blé, dans le contexte d’une guerre qui avait débuté en février 2022.

En Ukraine, les attaques sur les installations portuaires ont réduit d’environ un tiers la capacité d’exportation céréalière, selon les estimations citées par S&P Global le 20 août 2026. Pendant ce temps, en Russie, les contraintes sur le détroit de Kertch et le canal Don-Azov affectent une route utilisée pour une part estimée à 28 % des exportations russes de blé.

Les attaques contre les installations de Novorossiysk — l’un des principaux hubs russes d’exportation — ont aussi perturbé la logistique céréalière russe. Dans les premiers jours d’août, les trois terminaux céréaliers de ce port auraient suspendu leurs opérations, selon des acteurs du marché relayés par IndexBox.

Au total, S&P Global estimait que 1,7 à 2,1 millions de tonnes d’exportations russes étaient menacées pour juillet et août, ainsi qu’environ 500 000 tonnes de blé ukrainien programmées sur la même période.

De son côté, le cabinet UkrAgroConsult indiquait, dans une note parue le 1er septembre, que les exportations combinées de blé russe et ukrainien en août 2026 étaient attendues sous 2,5 millions de tonnes, contre 6,3 millions de tonnes en août 2025, soit une perte d’approvisionnement d’environ 3,8 millions de tonnes de blé en seulement un mois.

Un retour à la réalité sur les marchés

Avec le regain des tensions en mer Noire, les cours du blé se sont déjà tendus sur les principales places de marché. Sur Euronext, la tonne de blé a franchi le seuil des 250 euros, atteignant son plus haut niveau depuis deux ans. Aux États-Unis, le contrat de blé coté au Chicago Board of Trade (CBOT) a dépassé 7,50 $ le boisseau — soit environ 27 kilogrammes — le 1er septembre, soit un sommet de trois ans et demi.

Au-delà de l’effervescence des marchés à terme, cette remontée des prix agit comme un rappel à l’ordre sur le marché mondial du blé. Depuis plusieurs années, les opérateurs avaient progressivement appris à vivre avec la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Après l’envolée provoquée par l’invasion russe de février 2022 — lorsque les cours avaient brièvement approché 400 euros la tonne sur Euronext —, les prix étaient revenus vers des niveaux plus compatibles avec les achats réguliers des grands pays importateurs.

Cette relative normalisation s’expliquait notamment par la capacité de la Russie à maintenir ses exportations et par la mise en place, en juillet 2022, de l’Initiative céréalière de la mer Noire (Black Sea Grain Initiative, BSGI). L’accord avait temporairement créé un corridor maritime sécurisé, permettant à l’Ukraine d’expédier ses produits agricoles malgré la guerre.

« Mois après mois, les échanges ont continué presque comme si de rien n’était, malgré les centaines de milliers de morts sur le front russo-ukrainien. Jusqu’ici, les flux ont continué. Mais cela ne voulait pas dire que le risque avait disparu. Aujourd’hui, ce risque revient brutalement sur le devant de la scène. Le niveau de 250 euros la tonne traduit déjà un début de réintégration de cette prime de risque. Aujourd’hui, la fermeture du détroit de Kertch bloque les exportations issues de grands ports de la mer d’Azov, tandis que les ports ukrainiens sont directement frappés par les missiles russes. Les prix restent très volatils et font le yo-yo, car il y a une absence totale de visibilité », confie à l’Agence Ecofin François Luguenot, analyste du marché des céréales.

L’Égypte en première ligne

Comme en 2022, l’ensemble du marché mondial du blé est appelé à constater à nouveau que la logistique constitue un déterminant majeur de la formation des prix de la céréale la plus échangée sur le globe.

« […] Les céréales peuvent exister sur le papier et dans les silos, mais si elles ne peuvent pas atteindre un navire à un coût compétitif, elles ne sont pas pleinement disponibles pour le marché mondial. Une part croissante de l’offre de la campagne 2026/2027 se retrouve bloquée dans la région de la mer Noire », résume UkrAgroConsult.

« Nous sommes dans une situation où le facteur géopolitique prend le dessus sur les fondamentaux traditionnels du marché. La récolte mondiale de blé est globalement là. Elle est relativement abondante. Les États-Unis ne sont plus des acteurs majeurs des exportations mondiales de blé, donc une récolte américaine plus faible n’est pas le facteur déterminant. Le problème n’est pas tant la disponibilité physique du blé que la difficulté à mobiliser une part essentielle de cette offre, pour des raisons logistiques et militaires », renchérit de son côté M. Luguenot.

Sur un continent où la Russie a consolidé sa présence sur le marché du blé au cours de la dernière décennie, l’Égypte demeure sans doute le pays africain le plus exposé, mais elle n’est pas la seule : le Soudan, la Libye, l’Algérie et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne sont également concernés, à des degrés divers.

Selon le Département américain de l’Agriculture (USDA), le pays des pharaons a importé 8,8 millions de tonnes de blé entre juillet 2025 et janvier 2026. La Russie en a fourni 5,28 millions de tonnes, soit 60 % du total, contre 2,16 millions de tonnes pour l’Ukraine et 1,12 million de tonnes pour l’Union européenne (UE). Cette forte dépendance aux origines de la mer Noire place donc le pays des pharaons dans une situation particulièrement vulnérable.

Le Caire avait réussi à absorber le choc provoqué par le déclenchement de la guerre en 2022, notamment parce qu’une grande partie de ses besoins de campagne avait déjà été couverte. Le contexte est aujourd’hui différent. La campagne commerciale 2026/2027 n’a débuté qu’en juillet, mais les risques logistiques se renforcent déjà.

« La flambée des prix en 2022 a eu un impact, évidemment, mais les pays importateurs avaient déjà largement couvert leurs besoins. Ensuite, dès juillet et août, les prix ont recommencé à baisser. Aujourd’hui, c’est très différent. Les prix augmentent alors que la campagne commence véritablement. Les pays ont certes commencé à acheter dès juin, comme d’habitude, mais ils entrent maintenant dans le vif du sujet et ont encore neuf mois d’achats devant eux. Si les flux de mer Noire restent perturbés, c’est donc beaucoup plus problématique qu’en 2022. Si la situation se normalisait rapidement en mer Noire, les prix pourraient de nouveau revenir à des niveaux plus faibles. Mais personne ne peut prédire quand ni même si cette normalisation interviendra. Il faudra suivre de près les prochains appels d’offres égyptiens », indique François Luguenot.

Quelles marges de manœuvre pour les pays africains ?

Selon les analystes, le regain des tensions en mer Noire devrait reconfigurer à court terme les flux commerciaux vers les pays importateurs. Les acheteurs africains pourraient être contraints de réduire, au moins partiellement, leur dépendance aux origines russe et ukrainienne au profit de fournisseurs plus éloignés ou moins habituels.

Ce mouvement aura un coût. Les origines de remplacement sont souvent plus chères, tandis que la hausse du fret maritime, des primes d’assurance liées au risque de guerre et les délais de livraison allongés renchérissent davantage la facture à l’importation.

Pour les pays africains les plus dépendants du blé de mer Noire, l’arbitrage est donc immédiat : trouver des fournisseurs alternatifs, accepter un coût d’approvisionnement plus élevé ou, lorsque cela est possible, réduire les volumes importés grâce à la production nationale et à une meilleure gestion des stocks.

Parmi les origines susceptibles de bénéficier de ce redéploiement figurent les pays baltes, la Roumanie, la Bulgarie, la France, l’Argentine et l’Australie. Reuters rapportait ainsi, le 20 août, que des opérateurs français préparaient l’expédition d’une cargaison de 67 000 tonnes de blé vers le Soudan, un marché auquel la France n’avait plus livré de blé depuis près de deux décennies.

Selon la société de négoce Scandagra, basée à Vilnius et interrogée par Bloomberg, la demande a fortement augmenté de la part des clients habituels des céréales baltes, notamment le Nigeria et l’Afrique du Sud.

Sur un autre plan, il faut souligner que l’Égypte pourrait disposer d’une marge de manœuvre un peu plus importante que d’autres importateurs, grâce à une récolte intérieure et à une campagne de collecte particulièrement dynamiques.

Selon des déclarations du ministre de l’Agriculture, Alaa Farouk, en juin, les importations de blé du pays ont déjà reculé à environ 12,5 millions de tonnes au cours de l’exercice budgétaire 2025/2026, contre 13,2 millions de tonnes un an auparavant.

Dans le même temps, les achats de blé auprès des producteurs locaux par les autorités ont atteint un niveau record et se rapprochaient de l’objectif de 5 millions de tonnes fixé pour la fin de la saison. La campagne nationale de collecte, prolongée jusqu’à la mi-août, pourrait ainsi aider le premier consommateur africain de blé à réduire une partie de ses besoins immédiats à l’importation.

Espoir Olodo

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