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Mohammed Lakhdar-Hamina, patriote engagé, caméra au poing

  • Date de création: 07 juillet 2025 13:47

(Agence Ecofin) - Décédé en mai dernier, dans l’indifférence générale avec la place qu’il a occupée dans le cinéma africain, le réalisateur algérien a pourtant écrit à lui tout seul une des plus belles pages du cinéma continental.

Que retient le monde de Mohammed Lakhdar-Hamina? Le cinéaste a souvent été réduit à un moment certes marquant — sa Palme d’Or obtenue en 1975 — mais qui ne résume pas à lui seul la richesse de son parcours.

Pourtant, l’Algérien était bien plus que ça, et même bien plus qu’un monstre du cinéma. À bien des égards, le cinéaste doit figurer parmi les figures marquantes des premières années de la nation indépendante algérienne tant il s’est battu pour elle pour la hisser aussi haut qu’il la voyait dans son cœur.

L’enfant de M’Sila

Mohammed Lakhdar-Hamina est né le 26 février 1934 à M’Sila, une ville du nord-est de l’Algérie située sur les Hautes Plaines steppiques, dans une famille modeste de paysans. L’Algérie est alors une colonie française et les Algériens musulmans sont soumis au Code de l’Indigénat.

 Il grandit dans un environnement rural marqué par l’injustice sociale et les inégalités raciales. Très jeune, il développe un goût pour les histoires et les images. Il découvre le cinéma en parcourant plusieurs kilomètres à vélo pour assister à des projections en ville, qu’il raconte ensuite aux villageois n’ayant pas pu s’y rendre. Il ne le sait peut-être pas encore mais le cinéma sera toute sa vie.

Du rebelle au cinéaste

Après des études primaires et secondaires en Algérie, il est envoyé en France pour y poursuivre son cursus supérieur. Il s’inscrit d’abord en agronomie, puis en droit à l’Université d’Aix-en-Provence. En 1954, la guerre d’indépendance éclate en Algérie.

En 1958, alors qu’il est appelé au service militaire dans l’armée française, il choisit de déserter et rejoint le Front de Libération Nationale (FLN) en Tunisie. L’organisation politique et militaire mène la lutte armée contre la colonisation française.

À Tunis, le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), le bras diplomatique du FLN, le charge de missions de communication et d’éducation.

Il est envoyé en 1959 en Tchécoslovaquie, à Prague, pour étudier le cinéma à la FAMU (Faculté de cinéma et de télévision de l’Académie des arts de la scène). C’est à cette époque l’une des plus prestigieuses écoles de cinéma d’Europe de l’Est. Il y côtoie les influences du réalisme socialiste, mais juge la formation trop académique.

Il quitte rapidement les cours théoriques pour travailler dans de grands studios tchèques, où il apprend la pratique du cinéma sur le terrain, notamment le montage et la direction d’acteurs. Il tourne ses premières images militantes, notamment « Djazzaïrouna » (Notre Algérie) en 1961.

Il s’agit d’un court-métrage documentaire de propagande produit pour le FLN, qui montre les souffrances du peuple algérien sous la domination coloniale et son aspiration à l’indépendance.

On imagine Mohammed Lakhdar-Hamina le tournant caméra au poing comme on brandit une arme.

Ce court-métrage est un documentaire de combat, une sorte de lettre ouverte en noir et blanc adressée au monde libre. L’Algérie saigne, et Mohammed Lakhdar-Hamina semble filmer directement dans les plaies de la nation. Le film est projeté dans les milieux progressistes européens et africains, et utilisé comme outil de diplomatie et de propagande.

Après l’indépendance de l’Algérie, proclamée le 5 juillet 1962, Mohammed Lakhdar-Hamina retourne au pays. Il intègre les premières structures culturelles mises en place par le nouvel État.

Un des pères du cinéma algérien

 En 1963, il est nommé à la tête de l’Office des actualités algériennes (OAA), organe de production d’actualités filmées créé pour documenter l’Algérie indépendante et construire une mémoire collective par l’image. Il occupe cette fonction jusqu’en 1974.

En parallèle, il poursuit une œuvre personnelle. En 1963, il réalise « Sous le signe de Neptune », un court-métrage de fiction qui illustre l’ambiance postrévolutionnaire et les espoirs nés de l’indépendance.

 En 1964, il signe un court-métrage dramatique sur les conséquences psychologiques de la guerre. En 1966, il tourne « Le Vent des Aurès », son premier long-métrage. Le film suit une mère paysanne à la recherche de son fils arrêté par les soldats français. Le scénario s’inspire des récits vécus pendant la guerre. Tourné dans un style épuré et sobre, le film est salué pour sa puissance émotionnelle.

C’est toute l’Algérie, silhouette courbée par la guerre, que personnifie cette mère. Le monde découvre une autre manière de filmer l’Afrique : avec gravité, lenteur, une fureur fière contenue…des silences assourdissants. Le film est sélectionné au Festival de Cannes 1967, où il obtient le Prix de la première œuvre et remporte également le Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage (JCC) un an plus tôt.

Un cinéaste qui en valait mille et surtout un amoureux de l’Algérie

1 HaminaLakhdar-Hamina recevant la Palme d'or en 1975

En 1972, Mohammed Lakhdar-Hamina réalise « Décembre », un film dramatique coproduit avec la France et tourné en langue française, qui montre le conflit intérieur d’un officier français durant la guerre d’Algérie. C’est un film psychologique qui anticipe la prise de parole du camp français sur les violences coloniales.

C’est à cette époque qu’il conçoit son projet le plus ambitieux : « Chronique des années de braise », écrit et réalisé entre 1972 et 1975. Le film est une fresque en six tableaux, qui retrace l’évolution de la conscience politique du peuple algérien, de 1939 jusqu’à l’appel au soulèvement de 1954.

Il suit un personnage central, Ahmed, un paysan victime de la sécheresse, du travail forcé, de la violence des colons, et qui devient progressivement un homme révolté. Le tournage s'étale sur plusieurs mois.

 Le film est produit par l’Office national pour le commerce et l’industrie cinématographique (ONCIC), créé par l’État pour financer le cinéma national. Il mobilise des moyens considérables pour l’époque.

 En mai 1975, « Chronique des années de braise » est sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes, où il remporte la Palme d’or devant « Profession : Reporter » de l’immense Michelangelo Antonioni.

Qu’importe, Mohammed Lakhdar-Hamina est trop grand. Il devient le premier africain à remporter la Palme d’or. Alors que le Star System du 7e art lui ouvre ses portes, il préfère rester en Algérie où il continue de tourner.

Conteur obstiné de l’Algérie, envers et contre tous

En 1982, il réalise « Vent de sable », un drame familial dans le sud algérien. Le film aborde les rapports de domination patriarcale dans les familles nomades, à travers l’histoire d’un homme obsédé par le désir d’avoir un héritier masculin, au mépris de sa femme.

Le film est salué pour sa photographie et sa dénonciation des rapports sociaux conservateurs. En 1986, il tourne « La dernière image », une fresque coloniale racontée à travers les yeux d’une institutrice française mutée dans un village algérien dans les années 1940.

Le film est présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 1986, sans concourir pour la Palme. Il y traite des tensions intercommunautaires, de la colonisation vécue au quotidien et du rôle ambigu de l’enseignement dans l’entreprise coloniale.

 Le film est ambitieux, mais mal accueilli par une partie de la critique pour sa narration complexe. Des années plus tard et à la lumière de certains événements, il aurait peut-être été mieux compris. Qu’importe, Mohammed Lakhdar-Hamina le sait : « l’heure est peut-être de moins tourner sans pourtant tourner le dos au cinéma et à l’Algérie ».

Il s’éloigne de la caméra bien qu’actif dans les institutions culturelles. Il participe aux commissions du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO).

 Il produit également des films de jeunes réalisateurs. En 1992, dans un contexte politique instable marqué par l’entrée de l’Algérie dans une décennie de plomb [guerre civile entre l’armée et les islamistes, NDLR], il tourne « Automne », un film dramatique sur la désillusion de l’après-indépendance. Le film, peu diffusé, évoque les fractures idéologiques et générationnelles dans le pays.

 1 affiche copyAffiche du film Automne

 Il faut attendre 2014 pour le revoir derrière une caméra. À 80 ans, il réalise « Crépuscule des ombres », une introspection sur l’amitié entre un Algérien et un Français dans les premières années de la guerre.

Le film, coécrit avec son fils Malik Lakhdar-Hamina, est présenté hors compétition au Festival de Cannes et sélectionné pour représenter l’Algérie aux Oscars 2016 dans la catégorie meilleur film international. C’est sa dernière réalisation.

Il est décédé le vendredi 23 mai 2025 à Alger, à l’âge de 91 ans. Sa disparition a été saluée par la Cinémathèque algérienne, la presse culturelle, ainsi que plusieurs institutions internationales.

 Il laisse derrière lui une œuvre majeure du cinéma postcolonial, un style rigoureux, marqué par le récit historique.

Son héritage cinématographique est porté par ses fils : Malik Lakhdar-Hamina, lui-même cinéaste, et Tariq Lakhdar-Hamina, producteur. Son legs patriotique quant à lui, sera-t-il jamais reconnu à sa juste valeur ?

Servan Ahougnon

Edité par : Ubrick Quenum 

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