(Agence Ecofin) - Longtemps perçu comme « primitif », l’art visuel africain est désormais reconnu comme un patrimoine riche et complexe. La décolonisation des mentalités et la volonté d’inclusion culturelle ont favorisé sa revalorisation dans les musées et les galeries du monde entier.
Le marché de l’art est en pleine expansion, bénéficiant de la qualité intrinsèque de ses œuvres. Ces dernières années, cette embellie continue d’offrir de nouvelles perspectives, notamment pour l’Afrique et ses créatrices.
« L’art africain ne se limite plus aux marchés locaux ni aux collections privées ; il est devenu un phénomène mondial. Des ventes aux enchères prestigieuses de Londres et de New York aux foires d’art contemporain de Marrakech et de Lagos, les œuvres d’art africaines sont de plus en plus recherchées par les collectionneurs », rapporte le magazine spécialisé Art Africa en novembre 2025.
On note également une participation plus importante d’artistes africains aux grands événements artistiques, encouragée par des volumes de vente en progression constante. En effet, en dix ans, le nombre d’artistes africains contemporains présents aux enchères et le volume de ventes de leurs œuvres ont triplé, selon la plateforme Artprice, citée par La Gazette Drouot.

Enchères d’art visuel africain
Pour rappel, l’art visuel africain rassemble les pratiques artistiques relevant de l’image et de la création plastique sur le continent et dans sa diaspora. Il couvre à la fois les expressions traditionnelles, modernes et contemporaines, regroupant la peinture, la sculpture, la photographie, les textiles, les parures, les bijoux, les installations, la vidéo, l’art numérique…
Ce mode d’expression est essentiellement porté par les salons d’exposition, les ventes publiques exceptionnelles et les performances des artistes, en l’occurrence les femmes. Des expositions majeures organisées par le Museum of Modern Art (MoMA), le Tate Modern ou encore le Centre Pompidou ont mis en lumière certains artistes africains, renforçant leur reconnaissance et la valeur de leurs œuvres. Ces initiatives ont contribué à déconstruire les préjugés et à élargir la visibilité de l’art africain auprès d’un public international.
Émergence locale des salons d’exposition et des foires d’art
Des perspectives africaines ont émergé, en écho à ces grands rendez-vous, avec des maisons régionales, comme Strauss & Co en Afrique du Sud, qui ont enregistré un chiffre d’affaires d’environ 21,6 millions de dollars en 2024, pour 6 745 lots. La compagnie précise d’ailleurs que les ventes en ligne dominent son activité avec 77,8 % des transactions et que les acheteurs étrangers comptent pour 21,7 % de la clientèle.
Dak’Art, troisième biennale d’art contemporain au monde derrière Venise et São Paulo, incarne la diplomatie culturelle africaine. Son quinzième opus en 2024 réunissait plus de 2 500 artistes, 10 000 professionnels et 500 000 visiteurs, dont 50 000 participants internationaux.
L’édition 2024 de la foire d’art contemporain africain « 1‑54 » à Marrakech a confirmé la vitalité de la scène africaine actuelle, avec plus de 12 000 visiteurs et une forte participation des galeries internationales, consolidant son rôle de vitrine mondiale de l’art africain.
La foire d’art et de design Also Know As Africa (AKAA), centrée sur le courant contemporain africain, a célébré son neuvième rendez-vous en 2024 à Paris. Elle offrait alors aux visiteurs une immersion dans les dernières tendances et créations du continent.

Le salon d’exposition AKAA à Paris
Ventes record d’artistes africains sur fond de prouesses féminines
Dans les salons d’exposition et les foires, les ventes historiques des artistes africains constituent le moteur de la croissance du marché. Elles crédibilisent les œuvres tout en les rendant plus viables aux yeux des investisseurs, auparavant frileux, explique la plateforme Art Africa qui établit une liste non exhaustive de ventes.
En mai 2024, l’artiste éthio-américaine Julie Mehretu s’est imposée chez Christie’s à New York avec sa toile abstraite « Mumbaphilia (JE) », adjugée à 5,8 millions de dollars. Elle devenait ainsi l’artiste africaine la plus cotée de l’année. Le moderniste nigérian Benedict Enwonwu a également marqué les enchères avec « FESTAC ’77 », vendu 543 000 dollars chez Bonhams à Londres. Dans le même registre, les Sud-Africains William Kentridge avec « Monument I » et Irma Stern avec « Zululand » ont dépassé le seuil des 500 000 dollars, confirmant l’intérêt soutenu des collectionneurs pour les signatures africaines, qu’elles soient contemporaines ou modernistes.

Julie Mehretu, artiste plasticienne d’origine éthiopienne
En 2024, les artistes africaines ont généré environ 22 millions de dollars de ventes aux enchères, représentant près de 52,8 % du nombre total de lots adjugés pour les professionnels du continent dans les principales maisons de ventes internationales, informe la même source.
Tableau : top 10 des ventes record d’artistes africain(e)s entre 2018 et 2023
|
Rang |
Artistes/Pays |
Montants (dollars) |
Sexe |
|
1 |
Julie Mehretu/Éthiopie |
10,38 millions |
Féminin |
|
2 |
Julie Mehretu/Éthiopie |
9,32 millions |
Féminin |
|
3 |
Njideka A. Crosby/Nigeria |
4,7 millions |
Féminin |
|
4 |
Amoaka Boafo/Ghana |
3,3 millions |
Masculin |
|
5 |
Toyin O. Odutola/Nigeria |
2,19 millions |
Féminin |
|
6 |
Lynette Yiadom-Boakye/Ghana |
1,8 million |
Féminin |
|
7 |
Jadé Fadojutimi/Nigeria |
1,7 million |
Féminin |
|
8 |
Benedict Enwonwu/Nigeria |
1,68 million |
Masculin |
|
9 |
El Anatsui/Ghana |
1,512 million |
Masculin |
|
10 |
Ouattara Watts/Côte d’Ivoire |
781 200 |
Masculin |
Source : artdealerstreet.com
Dans ce top 10 des ventes record d’artistes africains entre 2018 et 2023, six sont des femmes qui s’imposent également dans le trio de tête.
Une expansion contrastée dans un marché mondial en crise
Le marché mondial de l’art est marqué par une contraction liée à plusieurs facteurs macroéconomiques. La fin de l’euphorie économique post-Covid et le recentrage des politiques monétaires, autrefois très souples, expliqueraient également cette tendance à la baisse.
La géopolitique instable et la crise immobilière chinoise ont lourdement pesé dans la balance, engendrant une chute de 26,2 % en 2024 par rapport à 2023, a fait savoir le nouvel « Art & Finance Report 2025 » de Deloitte Private.
L’Afrique n’a pas été épargnée par cette spirale négative et le secteur de la vente aux enchères de ses œuvres d’art en subit les contrecoups. Art Africa indique ainsi que « les œuvres d’artistes nés en Afrique, classées dans les catégories Modernes, Après-guerre, Contemporains et Ultra-Contemporains, ont atteint environ 77,2 millions de dollars américains lors des ventes aux enchères en 2024, contre environ 113,4 millions de dollars en 2023 ». Cela traduit une chute de 31,9 % en glissement annuel.

Foire 1-54 Marrakech
La traversée de cette zone de turbulence n’a pas affecté durablement les activités, d’autant plus que les projections pour 2025 annonçaient une reprise à l’échelle mondiale à 585,98 milliards de dollars, contre 552,03 en 2024.
Si tous les voyants semblent au vert, le segment de l’art africain occupe encore une place marginale dans le poids total du marché mondial. Il représente 2,5 % de ce dernier, selon Keturah Ovio, Conservatrice en chef et directrice des ventes et des relations avec la clientèle de l'organisation Patrons MCAA.
La situation de l’artiste africain varie quant à elle fortement selon le niveau de carrière, les marchés, les réseaux de galeries, les collectionneurs et les infrastructures culturelles.
Ubrick F. Quenum
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