(Agence Ecofin) - Il y a 10 ans, la Tunisie était secouée par une révolution sans précédent qui a abouti à la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali, alors au pouvoir depuis un peu plus de 23 ans. Une décennie après, les rues tunisiennes restent le théâtre de contestations violentes qui ont désormais pour toile de fond la misère et la pauvreté des jeunes, en lieu et place de l’arbitraire et de la privation des libertés. Alors que l’anniversaire de la célèbre révolution du Jasmin se déroule dans un contexte sanitaire particulier en raison de la covid-19, l’heure est aux questionnements concernant le bilan de cette transformation de la société tunisienne.
Des progrès en matière de liberté…
Aujourd’hui, il est communément admis que la principale victoire de la révolution du Jasmin intervenue en 2011 est celle de la garantie des droits publics, individuels et collectifs. Contrairement à ses voisins libyens et égyptiens, la Tunisie a enregistré un renforcement de ses libertés au cours de la dernière décennie.
Grâce à une nouvelle Constitution, le pays a instauré un certain équilibre des pouvoirs qui laisse peu de place à des dérives autoritaires. Désormais, l’Assemblée nationale représentant le peuple est au cœur du pouvoir tandis que le président de la République a un rôle de gardien de la Constitution, ayant la main sur les portefeuilles de la Défense et des Affaires étrangères.

5e meilleure démocratie africaine.
Du régime autoritaire de Ben Ali, le pays s’est propulsé au rang de l’une des meilleures démocraties d’Afrique et du monde. Dans le classement 2019 de l’Economist Intelligence Unit (EIU), la Tunisie est la 5e meilleure démocratie africaine, et la 53e mondiale. Dans le classement 2020 de la liberté de la presse réalisé par Reporters Sans Frontières (RSF), le pays occupe la 15e place africaine et la 72e mondiale.
Du régime autoritaire de Ben Ali, le pays s’est propulsé au rang de l’une des meilleures démocraties d’Afrique et du monde.
A travers la tenue de plusieurs élections (élection d’une Assemblée constituante, en 2011 ; élections législatives à un tour, suivies des deux tours de l’élection présidentielle de 2014 ; élections législatives et présidentielle de 2019), le pays a ancré dans ses habitudes, un multipartisme consacrant la voix du peuple comme étant le seul véritable métronome de la vie politique.
…ternis par la morosité économique et sociale
Bien que d’énormes progrès aient été réalisés dans le processus de construction d’un Etat véritablement démocratique, avec un système de gouvernance inclusif, la transformation économique de la Tunisie n’a pas suivi le même rythme. Dès les premières années qui ont suivi la révolution du Jasmin, l’économie du pays maghrébin a entamé une descente aux enfers, dont elle peine à se sortir.

Entre 2011 et 2019, la croissance s’est effondrée rapidement à 1,7% en moyenne.
Entre 2001 et 2010, il connaissait en moyenne une croissance économique de 4,1% avec un pic à 6,7% enregistré en 2007. Entre 2011 et 2019, cette croissance s’est effondrée rapidement à 1,7% en moyenne, avec une récession économique enregistrée dès 2011 (-1,9%). Selon les estimations du FMI, l’économie aurait encore reculé de 7% en 2020, année marquée par le coronavirus.
L’effondrement du secteur touristique affecté successivement par l’attentat de Sousse en 2015, et la crise de la covid-19, a entraîné une baisse des revenus et a contribué à la hausse du taux de chômage. A cette situation s’ajoute la perturbation des activités des secteurs industriel et minier, (dont le phosphate est l’une des principales productions), qui ont également pâti de la crise économique mondiale, mais aussi de mouvements sociaux répétés.
Sur les dix dernières années, tous les secteurs de l’économie tunisienne ont connu la décélération de leur croissance moyenne à l’exception de l’agriculture et de la pêche.
Sur les dix dernières années, tous les secteurs de l’économie tunisienne ont connu la décélération de leur croissance moyenne à l’exception de l’agriculture et de la pêche.
Pour compenser cette baisse de revenus qui contraste avec une hausse significative des dépenses publiques depuis 2011, l’Etat s’est donc tourné vers l’endettement. En plus d’accords de prêts bilatéraux et multilatéraux, les autorités ont émis plusieurs obligations sur le marché international de la dette. Selon le FMI, entre 2001 et 2010, la dette publique est passée de 54,7% à 39,2% du PIB. A partir de 2011, elle est repassée à 43% et n’a cessé de grimper pour atteindre en 2020 les 84% du PIB.
D’après la Banque africaine de développement (BAD), « la dette publique, composée à 70 % de la dette extérieure, a augmenté de 95 % entre 2010 et 2019, exposant la Tunisie au risque de chocs exogènes importants et réduisant la liquidité disponible pour le secteur privé ». De plus, une bonne partie de ces emprunts a servi à financer les dépenses courantes (salaires et subventions) au détriment des dépenses d’investissement.
De plus, une bonne partie de ces emprunts a servi à financer les dépenses courantes (salaires et subventions) au détriment des dépenses d’investissement.
Pendant ce temps, l’inflation continue d’afficher des niveaux inquiétants avec une hausse des prix à la consommation, alors que le taux de chômage qui avait commencé à reculer dans la première moitié de la décennie a atteint les 18% au deuxième trimestre 2020, selon la Banque mondiale. Un chiffre probablement en dessous de la réalité, en raison de l’importante place qu’occupe l’économie informelle dans le pays. De plus, « le taux de pauvreté qui était passé de 20,5 % en 2010 à 15,2 % en 2016 est remonté de 30 % entre 2014 et 2018, selon le Centre d’études et de recherches économiques et sociales », indique la BAD, ajoutant que « la région du Nord-Ouest est particulièrement touchée avec un taux de pauvreté de 28,4 % contre 5,3 % dans le Grand-Tunis ».
Une révolution pervertie par le jeu politique
Pour expliquer l’échec de la révolution tunisienne sur le plan économique, de nombreux observateurs pointent du doigt la violente arène de combat qu’est devenue la scène politique du pays. Selon une grande partie de la population, le ver de la crise économique a toujours été dans le fruit du jeu politique tunisien.

En l’espace de 10 ans, treize gouvernements se sont succédé à la tête du pays.
En effet, en donnant un rôle plus important au Parlement, les acteurs politiques qui ont pris en main la destinée du pays à la suite de la révolution de 2011, voulaient éviter que tous les pouvoirs soient concentrés dans les mains du président de la République. Malheureusement, les intérêts opposant les différents partis politiques ont souvent cassé le rythme de l’activité économique de la Tunisie. En l’espace de 10 ans, treize gouvernements se sont succédé à la tête du pays. En raison de l’absence d’une majorité parlementaire suffisante pour guider les choix politiques, les différents chefs de gouvernements ont essayé de composer avec les partis politiques qui forment l’Assemblée des représentants du peuple. Cependant, au lieu d’aboutir à un gouvernement de coalition stable, ce jeu d’alliances n’a fait qu’exacerber l’instabilité institutionnelle du pays.
Preuve du capharnaüm politique dans lequel est plongée la Tunisie, depuis 2014, le pays n’a jamais pu constituer sa Cour constitutionnelle, pourtant prévue dans la nouvelle loi fondamentale. Normalement, la Constitution impose un délai d’un an pour désigner et installer les membres de la Cour. Mais, les divergences d’intérêts entre les partis politiques ont retardé le processus pendant au moins sept ans. A ce jour, sur 12 magistrats attendus, une seule, Raoudha Ouersighni, a pu obtenir assez de voix au Parlement pour être élue à la Cour constitutionnelle.
« Beaucoup de Tunisiens ont le sentiment que l’administration est tenue par les partis politiques, la rendant inopérante dans la vie de tous les jours ».
Cette crise politique et institutionnelle permanente a un impact direct sur l’activité économique. L’administration publique est souvent paralysée par les luttes de pouvoir internes et les changements de gouvernements successifs.
Selon Michaël Béchir Ayari, politologue à l’International Crisis Group, les Tunisiens ont un sentiment d’affaiblissement de l’Etat face au défi sécuritaire et économique. Ils « demandent que l’Etat fonctionne mieux. Beaucoup de Tunisiens ont le sentiment que l’administration est tenue par les partis politiques, la rendant inopérante dans la vie de tous les jours », a-t-il affirmé.
Quelles perspectives pour l’avenir ?
Il y a 10 ans, pour fuir les difficultés dans leur pays, de nombreux jeunes tunisiens séduits par le rêve de l’Eldorado européen risquaient souvent leur vie dans la traversée parfois meurtrière de la Méditerranée. Une décennie après l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, le constat reste le même.

« La part de la population susceptible de tomber dans la pauvreté devrait s'accroître »
Selon le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), après être passé de 7595 en 2011 à 1230 en 2012, le nombre de migrants clandestins interceptés chaque année en Tunisie a progressivement grimpé atteignant les 13 466 personnes en 2020. Ces chiffres sont sensiblement proches de ceux des migrants effectivement arrivés en Europe. En décembre 2020, on estimait que 40% des migrants clandestins interceptés sur les côtes italiennes étaient des Tunisiens.
La crise politique et institutionnelle dans le pays sur fond de misère a créé un climat de tension sociale au sein de la population qui a préféré célébrer les 10 ans de la révolution du Jasmin comme elle l’a commencée : en descendant dans les rues pour manifester. D’ailleurs, certains n’hésitent pas à regretter l’ère Ben Ali, malgré son lot de dérives. « Aujourd’hui, les discours antiparlementaires et antiparti ont un certain écho dans l’opinion publique. La tentation autoritaire reste présente chez de nombreux Tunisiens. Pour eux, c’était bien mieux sous le régime de Ben Ali. Le président actuel a d’ailleurs été élu sur un discours très antiparti. Cette instabilité intervient au moment où les défis économiques apparaissent colossaux », a commenté Michaël Ayari.
« La tentation autoritaire reste présente chez de nombreux Tunisiens. Pour eux, c’était bien mieux sous le régime de Ben Ali. Le président actuel a d’ailleurs été élu sur un discours très antiparti.»
En pleine crise de coronavirus, difficile d’entrevoir une amélioration rapide de la situation socio-économique du pays. La reprise économique attendue par le FMI à 3,4% du PIB cette année ne va pas suffire à résorber le chômage ou le taux de pauvreté du pays.
« Les faiblesses structurelles préexistantes devraient entraîner l'économie tunisienne dans une trajectoire de croissance plus modérée, d'environ 2% d'ici 2022. Le ralentissement de la croissance entraînera la perte de certains des progrès réalisés dans le passé en matière de création d'emplois et de réduction de la pauvreté : le chômage devrait augmenter et la part de la population susceptible de tomber dans la pauvreté devrait s'accroître », indique la Banque mondiale.
Pourtant, la Tunisie dispose de nombreux atouts. L’implémentation de meilleures réformes économiques appuyées sur le développement du secteur privé, la réduction de la masse salariale de l’Etat pour se concentrer sur les dépenses d’investissement, ainsi qu’un renforcement du filet social pourraient permettre à l’économie de sortir de sa torpeur. Encore faudrait-il pour cela que les forces politiques trouvent enfin un consensus durable et s’unissent pour le développement du pays.
Moutiou Adjibi Nourou

Lire aussi
La Gambie privilégie l’extension du réseau pour atteindre l’accès universel à l’électricité
La Gambie privilégie l’extension du réseau pour atteindre l’accès universel à l’électricité
La Gambie privilégie le raccordement au réseau pour augmenter l’accès à l’électricité, notamment en milieu rural. De nouveaux investissements publics...Le Kenya prévoit d’étendre son réseau ferroviaire vers la Tanzanie
Le Kenya prévoit d’étendre son réseau ferroviaire vers la Tanzanie
Avec la progression du commerce intra-régional, les infrastructures de transport deviennent un enjeu central pour l’intégration économique en Afrique de...CAN 2027 : quand la route vers le trophée devient un feuilleton continental
CAN 2027 : quand la route vers le trophée devient un feuilleton continental
La trente-sixième Coupe d’Afrique des Nations de football se profile à l’horizon et les préparatifs vont bon train. Pour la première fois, la grande messe...Réserve de Lokobe : l’écrin vert qui révèle les trésors cachés de Madagascar
Réserve de Lokobe : l’écrin vert qui révèle les trésors cachés de Madagascar
Connue dans le monde entier pour ses plages paradisiaques et ses eaux turquoises, l’île de Nosy Be abrite également l’un des plus précieux sanctuaires...
Renaissance Cairo Mirage City Hotel, Egypt