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DOSSIER : Corruption et coronavirus précipitent l’Afrique du Sud dans une descente aux enfers

  • Date de création: 02 octobre 2020 17:21

(Agence Ecofin) - Avec plus de 639 362 contaminés, l’Afrique du Sud est le pays africain le plus touché par la pandémie de Covid-19. Alors que le virus a créé une véritable crise sanitaire causant plus de 15 000 morts, la nation arc-en-ciel se retrouve confrontée à une crise économique sans précédent, décuplée par les nombreux scandales de détournements de fonds.

Quatre trimestres consécutifs de récession économique

Le mardi 08 septembre 2020, l’Agence nationale des statistiques de l’Afrique du Sud (StatsSA) annonce les chiffres de l’évolution de l’économie nationale pour le deuxième trimestre de l’année. Si plusieurs sondages menés auprès d’économistes tablaient déjà sur un recul de l’activité économique, c’est l’ampleur de la récession qui surprend tout le monde.

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La pandémie du coronavirus a aggravé la crise.

Selon les statistiques officielles, entre avril et juin 2020 l’économie sud-africaine s’est effondrée de 51%, soit la récession la plus importante de l’histoire du pays.

Selon les statistiques officielles, entre avril et juin 2020 l’économie sud-africaine s’est effondrée de 51%, soit la récession la plus importante de l’histoire du pays.

Cependant, si les mesures de restrictions visant à freiner la propagation du coronavirus ont été à la cause de cette nouvelle récession historique qui s’est manifestée dans presque tous les secteurs clés de l’activité économique (-73,1% pour le secteur minier ; -74,9% pour l’industrie manufacturière ; -76,6% pour la construction), elles n’ont en réalité fait qu’amplifier un marasme économique qui a commencé il y a plus de deux ans.

C’est en effet au début de l’année 2018 que l’économie sud-africaine a commencé à montrer ses premiers signes inquiétants. Au cours du premier trimestre de cette année, l’économie du pays enregistre une contraction de 2,6%, décrite à l’époque comme la plus grave de son histoire depuis la crise économique mondiale de 2009. Au trimestre suivant, le pays plonge à nouveau dans la récession technique avec une contraction de 0,7% de son PIB avant de remonter au cours des deux derniers trimestres de l’année.

L’année 2019 inaugure une nouvelle descente aux enfers pour l’économie de la nation arc-en-ciel, avec une nouvelle contraction, plus forte de 3,2% au premier trimestre. Après une bouffée d’air au second trimestre (+3,1%) le PIB cumule les baisses au troisième trimestre 2019 (-0,8%), quatrième trimestre 2019 (-1,4%), premier trimestre 2020 (-2%) et au deuxième trimestre 2020 (-51%). Fait historique, c’est la première fois que le pays le plus industrialisé du continent enregistre quatre trimestres successifs de récession économique, preuve que sa situation continue de se dégrader de plus en plus vite. Pour l’ensemble de cette année, le gouvernement s’attend à une croissance négative à -7,2% soit la plus importante contraction annuelle du pays en 90 ans.

Une corruption persistante

Si la pandémie du coronavirus a accéléré son essoufflement, de nombreux observateurs estiment que ce sont d’abord les années de mauvaise gestion du président Jacob Zuma qui ont contribué à mettre l’économie sud-africaine à terre. Plus précisément, les détournements de fonds et autres formes de corruption qui avaient infiltré l’administration sud-africaine jusqu’au plus haut niveau, sont considérés comme les principaux fléaux minant l’économie sud-africaine à ce jour.

Les détournements de fonds et autres formes de corruption qui avaient infiltré l’administration sud-africaine jusqu’au plus haut niveau, sont considérés comme les principaux fléaux minant l’économie sud-africaine à ce jour.

En octobre 2019, lors du FT Africa Summit 2019, organisé à Londres, le président Cyril Ramaphosa a indiqué que la corruption sous le régime de Jacob Zuma a coûté à l’Afrique du Sud, près de 10% de son PIB en dix ans. D’après le dirigeant, ce sont plus de 33 milliards $ de revenus qui auraient échappé au pays, en raison de la corruption, sous le régime de son prédécesseur, alors que pour certains analystes, ce chiffre pourrait monter jusqu’à 100 milliards $.

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En dépit des promesses de Cyril Ramaphosa, la corruption continue de plomber l’économie.

D’ailleurs lorsqu’il arrive au pouvoir après la chute de Jacob Zuma, le 14 février 2018, le président Cyril Ramaphosa promet de faire de la lutte contre la corruption l’un de ses principaux chevaux de bataille. Peu après ces annonces, une commission chargée d’enquêter sur des faits de corruption est mise en place, et Jacob Zuma est l’objet de poursuites judiciaires. Pourtant, deux ans après ces débuts prometteurs, le gouvernement et le parti au pouvoir l’African National Congress (ANC) semblent être retombés dans leurs anciens travers, étant à nouveau englués dans l’un des pires scandales de corruption du pays, surtout compte tenu du contexte dans lequel il se déroule.

En effet, alors que le pays est dans la tourmente de la pandémie du coronavirus, plusieurs membres du gouvernement se retrouvent impliqués dans des scandales de détournement de fonds destinés à lutter contre la Covid-19. En juillet, Khusela Diko, la porte-parole de la présidence, a été suspendue de ses fonctions sur le motif que son mari se serait vu attribuer un marché d’équipements anti-covid dans la province du Gauteng, alors que le propre fils de Cyril Ramaphosa est soupçonné de conflit d’intérêts sur des contrats publics.

Dans un rapport paru début septembre, l’auditeur général d’Afrique du Sud, Kimi Makwetu a indiqué que le scandale implique désormais tout le programme anti-coronavirus de 30 milliards $ mis en place par le président Ramaphosa.

L’auditeur général d’Afrique du Sud, Kimi Makwetu a indiqué que le scandale implique désormais tout le programme anti-coronavirus de 30 milliards $ mis en place par le président Ramaphosa.

L’audit de la gestion de plus de 147,4 milliards de rands (8,7 milliards $) du programme d’aide, destinés à lutter contre le chômage et la pauvreté, a révélé de forts risques de fraude et de détournement. On soupçonne également plusieurs fonctionnaires d’avoir surfacturé jusqu’à cinq fois le prix initial des commandes d’équipements de protection, ou d’avoir octroyé des fonds à des personnes qui n’y étaient pas éligibles, au détriment des plus vulnérables.

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Les budgets alloués à la lutte contre le Covid ont été pillés.

L’ampleur du phénomène a déclenché à nouveau l’ire de nombreux acteurs de la société civile contre le pouvoir. De son côté, Cyril Ramaphosa a condamné avec véhémence la situation : « Essayer de profiter d'une catastrophe qui coûte la vie de nos concitoyens tous les jours, c'est un comportement de charognards », a-t-il déclaré, qualifiant les corrompus de « meute de hyènes tournant autour de leur proie blessée ».

La difficile équation de l’aide aux entreprises publiques

En Afrique du Sud, la question de la mauvaise santé de l’économie est intimement liée aux difficultés des entreprises d’Etat. Ces dernières années, plusieurs d’entre elles, dont la South African Airways (SAA) ou encore la compagnie d’électricité Eskom, ont symbolisé les années de mauvaise gestion du régime Jacob Zuma, à travers les difficultés qu’elles ont accumulées. Et si elles sont considérées comme des boulets pour les finances publiques sud-africaines par de nombreux experts, Cyril Ramaphosa a souvent clamé sa ferme volonté de les remettre sur le chemin de la prospérité.

« Bien que bon nombre de ces entreprises soient lourdement endettées, elles demeurent des actifs précieux de l'Etat et disposent d'une immense capacité de production. Nous ne permettrons à aucune de ces entités stratégiques d'échouer », a-t-il déclaré fin 2019. Et d’ajouter : « nous devons plutôt prendre toutes les mesures nécessaires - même les plus drastiques - pour les remettre d'aplomb ».

Hélas, entre-temps, la situation s’est empirée et avec l’arrivée de la pandémie de Covid-19, ces entreprises ont vu leurs difficultés et donc leurs besoins financiers s’accroître. A titre d’exemple, au cours de l’année 2019, l’Eskom a vu sa dette grimper de 1,5 milliard $ pour atteindre 29 milliards $. Rien que pour le mois d’avril 2020, l’entreprise a vu son chiffre d’affaires baisser de 136 millions $, à cause du confinement décrété par les autorités en mars. En raison de l’arrêt de tous les vols internationaux, la compagnie aérienne SAA qui accumule les pertes depuis 2011 a vu ses perspectives s’assombrir un peu plus et prévoit désormais de licencier des milliers de travailleurs.

Au cours de l’année 2019, l’Eskom a vu sa dette grimper de 1,5 milliard $ pour atteindre 29 milliards $.

Face à ces problèmes, la plupart de ces entreprises faisant face à une crise de liquidité se tournent vers le gouvernement central pour obtenir du financement. Début septembre, ce sont la Poste sud-africaine, le diffuseur public South African Broadcasting Corporation (SABC) et la société aéroportuaire ACSA, entre autres, qui ont officiellement demandé un soutien de l’Etat. 4,9 milliards de rands (294 millions $) ont été réclamés par la Poste sud-africaine, 3,5 milliards de rands (211 millions $) par l’ACSA tandis que la SABC estime avoir besoin de 1,5 milliard de rands (90 millions $) pour se maintenir à flot.

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Les manifestants n’hésitent plus à comparer le pouvoir de l’ANC à celui de l’apartheid.

Pendant ce temps, le déficit budgétaire de l’Etat ne cesse de s’accroître (attendu à plus de 13% d’ici la fin de l’année) alors que la dette du pays devrait elle aussi augmenter cette année. En mai, le South African Revenue Service (SARS) s’attendait à une baisse de plus de 15,3 milliards $ des recettes fiscales attendues pour l’année 2020.

Avant l’arrivée du coronavirus, les autorités sud-africaines avaient déjà dû soutenir financièrement les entreprises publiques les plus endettées du pays. Hélas, les contraintes budgétaires exacerbées par la crise économique ont poussé le gouvernement à envisager un arrêt de ces injections de liquidités. Désormais, en plus de mobiliser des fonds pour relancer l’activité économique et vaincre le coronavirus, le gouvernement sud-africain devra également trouver un moyen de résoudre la difficile équation du renflouement des caisses de ses entreprises publiques.

Eviter une crise sociale

Avec toutes ces difficultés économiques, Cyril Ramaphosa redoute de devoir gérer une crise sociale qui pourrait ternir son mandat, déjà noirci par la crise économique, le coronavirus et les scandales de corruption.

En effet, alors que le taux de chômage frôlait déjà les 30% avant le début de la pandémie, plusieurs analystes estiment qu’au moins trois millions de Sud-Africains ont déjà perdu leur emploi entre février et avril 2020. A cette situation pourrait s’ajouter une nouvelle vague d’extrêmes pauvres dans un pays déjà qualifié de plus « inégalitaire au monde » par la Banque mondiale. D’après les Nations unies, la crise sanitaire devrait faire bondir de 66 % l'extrême pauvreté dans le pays et faire retomber un tiers (34 %) des ménages des classes moyennes dans la catégorie des foyers vulnérables.

A cette situation pourrait s’ajouter une nouvelle vague d’extrêmes pauvres dans un pays déjà qualifié de plus « inégalitaire au monde » par la Banque mondiale.

Il semble clair que le pays ne pourra plus compter uniquement sur ses ressources amoindries par la pandémie, ni sur le programme de développement de Cyril Ramaphosa visant à attirer 100 milliards $ d’investissements dans la nation arc-en-ciel en cinq ans. Même des restrictions budgétaires paraissent insuffisantes, tant les besoins sont énormes.

Pour certains spécialistes, il faudra que le pays se résolve à demander l’aide du FMI pour mettre en place un programme de réformes afin de redresser la situation. D’ailleurs en juillet, Prétoria avait déjà obtenu une aide de 4,3 milliards $ de la part de l’institution de Bretton Woods pour lutter contre le coronavirus. Cependant, les nombreux scandales de corruption, ainsi que la ferme volonté des dirigeants sud-africains de ne pas se mettre sous la tutelle des institutions de Bretton Woods rendent peu probable le lancement d’un programme de réformes piloté par le FMI dans un futur immédiat.

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Trois millions de Sud-Africains ont déjà perdu leur emploi entre février et avril 2020.

Alors que l’horizon est loin d’être dégagé concernant la fin de la pandémie, Cyril Ramaphosa doit donc réfléchir à un plan efficace permettant de maintenir l’économie à flot, tout en luttant contre la corruption. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le coronavirus aura été pour l’Afrique du Sud un catalyseur des difficultés qui minaient l’économie nationale depuis des années et le virus de tous les défis pour un Cyril Ramaphosa qui aura fort à faire pendant les dernières années de son mandat.

Moutiou Adjibi Nourou

Moutiou Adjibi

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