(Agence Ecofin) - Essentiels aux batteries et autres composants des véhicules électriques, mais aussi à l’aérospatial et à la défense, les minerais critiques suscitent toutes les convoitises. Cet intérêt accru s’observe particulièrement en Afrique, qui concentre près de 30 % des réserves mondiales de ces intrants.
Dans un rapport publié mercredi 26 août, le groupe chinois China Nonferrous Mining (CNMC) a détaillé ses plans de croissance, avec de nouveaux développements dans des projets de cuivre et de cobalt, principalement en Zambie et en République démocratique du Congo. Quelques jours plus tôt, Orion CMC, une société d’investissement soutenue par les États-Unis, était associée à un projet d’investissement de 500 millions USD dans une future mine de nickel en Tanzanie. Deux évolutions distinctes, mais qui illustrent les manœuvres de deux puissances rivales autour des minerais critiques en Afrique.
Cuivre, cobalt, lithium, terres rares, graphite ou encore nickel, les estimations sont formelles. L’Afrique concentrerait près de 30 % des réserves mondiales de ces matières premières essentielles à la fabrication des batteries et des véhicules électriques, mais aussi aux industries comme la défense, l’aérospatial ou les technologies. Un potentiel qui place le continent au cœur des ambitions des grandes puissances, notamment des États-Unis et de la Chine qui, chacun selon un modus operandi relativement propre, structurent à coups d’accords et de financements leurs chaînes d’approvisionnement.
Une importante présence chinoise
Avant de battre son plein ces dernières années, la ruée vers les minerais critiques africains avait commencé bien plus tôt. Pour Pékin, il faut remonter à la fin des années 1990, avec notamment l’entrée de CNMC en Zambie, qui acquiert une participation dans la mine de cuivre Chambishi. L’initiative intervient à la veille du lancement, en 1999, de la politique du « Go Out », qui encourage les entreprises chinoises à investir à l’étranger, puis de la création du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) en 2000. Ces différents leviers vont ainsi progressivement accompagner l’expansion des intérêts chinois dans le sous-sol africain.
La stratégie va rapidement dépasser la simple acquisition d’actifs miniers. En RDC, l’accord de Sicomines, conclu en 2008, illustre une approche fondée sur le croisement entre accès aux ressources et financement des infrastructures. Depuis, les entreprises chinoises ont multiplié les modes d’accès aux minerais, entre acquisitions, prises de participations minoritaires, accords de prélèvement ou encore location d’équipements et de technologies. Cette approche leur permet d’intervenir à plusieurs niveaux d’une même chaîne, comme exploitants, financiers et acheteurs à long terme.
Derrière cette présence se trouve un écosystème mêlant entreprises publiques comme CNMC et China Molybdenum (CMOC), groupes cotés à forte influence publique comme Zijin Mining, mais aussi entreprises privées telles que Huayou Cobalt, Ganfeng Lithium ou Sinomine. À leurs côtés interviennent les banques publiques chinoises, les sociétés de construction et les industriels consommateurs de minerais. Le soutien public, sous forme de financements, de subventions, d’assurance contre le risque politique ou encore d’appui diplomatique, permet aux entreprises chinoises de prendre position sur des projets parfois jugés trop risqués, explique l’Africa Center For Strategic Studies.
Quelques décennies plus tard, cette stratégie a permis à la Chine de tisser une présence particulièrement dense dans les minerais critiques africains. L’OCDE recensait en 2026, 79 mines africaines détenues ou impliquant des intérêts chinois, dont 30 en RDC, 10 en Afrique du Sud et 8 en Zambie. 35 des 38 mines situées en RDC et en Zambie produisent du cuivre et/ou du cobalt. Les entreprises chinoises ont par ailleurs investi 4,5 milliards USD entre 2022 et 2023 pour sécuriser des participations importantes dans la plupart des mines africaines de lithium, notamment au Zimbabwe, en Namibie et au Mali.
Washington passe à la vitesse supérieure
Du côté américain, une présence historique est également visible depuis plusieurs décennies, portée principalement par des entreprises privées. En RDC, Freeport-McMoRan devient ainsi l’opérateur de Tenke Fungurume, l’un des principaux gisements de cuivre et de cobalt du pays, avant de céder sa participation majoritaire à la chinoise CMOC quelques années plus tard. Mais cette présence ne s’est pas limitée à la détention d’actifs miniers. Des industriels américains ont aussi longtemps cherché à sécuriser des approvisionnements en minerais critiques auprès de producteurs africains.
Les choses se sont toutefois accélérées ces dernières années, sous l’effet de la volonté de Washington de réduire sa dépendance à des chaînes d’approvisionnement dominées par la Chine. L’approche américaine repose désormais sur une mobilisation plus directe de l’État. Des agences fédérales comme l’International Development Finance Corporation (DFC) et l’US Trade and Development Agency (USTDA) sont mobilisées pour apporter prêts, prises de participation, garanties ou financer études de faisabilité et assistance technique. L’objectif est de faire émerger des projets susceptibles d’alimenter les chaînes industrielles américaines, tout en attirant des capitaux privés et alliés.
Du Malawi à l’Angola, en passant par Madagascar, l’Afrique du Sud et le Mozambique, cette stratégie se matérialise déjà dans des projets de terres rares, de lithium, de graphite ou de nickel. Elle a pris une nouvelle dimension en RDC, où Washington et Kinshasa ont conclu en 2025 un partenariat destiné à renforcer les investissements américains dans les minerais critiques. Dans ce cadre, des actifs de cuivre, cobalt, lithium et autres minerais stratégiques ont été proposés aux investisseurs américains. À cela s’ajoute Project Vault, le nouveau dispositif américain de constitution de stocks stratégiques, qui cherche à intégrer du zinc issu de la mine de Kipushi.
Les premiers effets de ce rapprochement se matérialisent déjà sur le terrain, avec le rachat de Chemaf, producteur congolais de cuivre et de cobalt, par l’américain Virtus Minerals. Mais Washington ne joue toutefois pas seul. Son dispositif s’appuie de plus en plus sur des partenaires, notamment des investisseurs du Golfe. Créé avec le soutien de la DFC et d’ADQ, Orion CMC dispose ainsi d’une enveloppe initiale de 1,8 milliard $ pour investir dans des projets de minerais critiques. Après s’être positionné sur des actifs de cuivre et de cobalt de Glencore en RDC, le consortium serait en passe d’investir pour acquérir des parts dans le projet de nickel-cobalt-cuivre Kabanga en Tanzanie, selon Bloomberg.
Quid de la suite ?
De Washington à Pékin, si les stratégies diffèrent dans leur mise en œuvre, l’objectif poursuivi reste globalement le même : faire de l’Afrique l’une des sources d’approvisionnement en minerais critiques indispensables à leurs industries. Reste à savoir comment ces deux modèles évolueront dans les prochaines années. Si le dispositif chinois bénéficie déjà d’une certaine implantation, celui des États-Unis semble encore en construction, avec la présence de nouveaux acteurs privés comme KoBold Metals et la montée en puissance d’investissements dans les infrastructures logistiques. Les corridors de Lobito et de Tazara, notamment, devraient ainsi jouer un rôle croissant dans l’acheminement des minerais africains vers les marchés internationaux.
Au-delà de cette rivalité entre puissances, un enjeu plus important se dessine pour les pays africains. De plus en plus désireux de transformer localement leurs ressources et d’en tirer davantage de retombées économiques, ils devront composer avec des intérêts étrangers qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. Car au-delà des accords d’investissement et d’approvisionnement, c’est la capacité de ces partenariats à contribuer réellement à la transformation économique du continent qui sera, à terme, scrutée de près.
Aurel Sèdjro Houenou
Édité par Wilfried ASSOGBA
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